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Présentation du dernier numéro de Germinal

9 mars 2012

Présentation de « GERMINAL » n°6 (nouvelle série)

Soirée organisée par la société populaire d’éducation


Café La Cloche

4 Rue de la charité

69002 Lyon

Le 28 mars 2012 à 18h30


Le numéro 6 est sorti. Nous continuons notre analyse de la situation en rapport à la crise générale de surproduction du capitalisme. La dimension internationale de cette crise est à mettre en avant pour bien en comprendre le mécanisme. Il ne faut pas perdre de vue les conditions concrètes de la période pour ne pas lutter dans un sens qui pourrait aller contre les intérêts des classes populaires ou se laisser emmener dans un processus de fascisation.

Lors de cette présentation, nous nous attacherons à présenter les idées essentielles que nous développons dans ce numéro et nous insisterons sur le fait que nous sommes plus que jamais dans le « stade de développement supérieur du capitalisme : l’impérialisme ».

S. TEISSIER

conférence débat : présentation de Germinal numéro 6

18 janvier 2012

Présentation de « GERMINAL » n°6 (nouvelle série)

Soirée organisée par la société populaire d’éducation

Le 23 janvier 2012 à 20h

1 avenue de la Commune de Paris

GIVORS.


Le numéro 6 est sorti. Nous continuons notre analyse de la situation en rapport à la crise générale de surproduction du capitalisme. La dimension internationale de cette crise est à mettre en avant pour bien en comprendre le mécanisme. Il ne faut pas perdre de vue les conditions concrètes de la période pour ne pas lutter dans un sens qui pourrait aller contre les intérêts des classes populaires ou se laisser emmener dans un processus de fascisation.
Lors de cette présentation, nous nous attacherons à présenter les idées essentielles que nous développons dans ce numéro et nous insisterons sur le fait que nous sommes plus que jamais dans le « stade de développement supérieur du capitalisme : l’impérialisme ».

Déroulement de la soirée

  • Accueil
  • Présentation des idées essentielles de l’Edito
  • Présentation des idées essentielles de « l’impérialisme stade suprême du capitalisme » Lénine
  • Débat
  • Verre de l’amitié

S. TEISSIER

Note de lecture critique : Stéphane Hessel, Indignez-vous ?

1 novembre 2011

Indignez-vous, la mince brochure (13 pages de contenu) de Stéphane Hessel a connu un grand succès de librairie (aux dernières nouvelles, près d’un million d’exemplaires). Pour l’éditeur, Indigène, qui prétend « rompre avec les logiques mercantiles », c’est tout de même un bon filon [1].

Mais là n’est pas l’essentiel. Si l’on lit attentivement la brochure, on demeure perplexe, le contenu n’est pas loin du vide abyssal, et l’on se demande ce qui a pu susciter un tel engouement, du moins dans les medias, car il n’est pas certain que tous les acheteurs aient été aussi des lecteurs.

Dans une période difficile, trouble, le slogan “indignez-vous ?” peut certes se faire l’écho des mécontentements et exaspérations ressentis par divers groupes et classes, et de ce fait retenir l’intérêt. En aucun cas cependant, ce slogan ne permet d’ouvrir des perspectives pour les peuples, et rendre compte de leurs véritables exigences historiques. L’auteur d’ailleurs, et les courants dont il n’est sans doute qu’un porte-parole [2], ne semblent nullement avoir envie de proposer des objectifs favorisant une unification des lutte populaires.

Surfant sur la vague porteuse des récriminations du moment, Stéphane Hessel semble surtout préoccupé par le souci de “souffler sur les braises”, en vue de coaliser des intérêts contradictoires, ceci non pour ébranler le régime social (le capitalisme), mais pour dénoncer tel ou tel gouvernement dans un pays ou un autre, leur enjoignant de “dégager la place” au profit d’on ne sait quel nouveau pouvoir.

Il n’est nulle question pour lui d’analyser la situation de proposer des orientations. Stéphane Hessel, en faisant état de son engagement dans la résistance, de son opposition au fascisme [3], de son adhésion aux valeurs du programme du Conseil National de la Résistance, dont il se présente comme héritier, ne vise qu’à légitimer ses prises de position du moment, sans se soucier d’ailleurs des dissimilitudes entre les conditions d’alors est celle d’aujourd’hui. Il se targue aussi du privilège de l’âge (93 ans) pour cautionner ses indignations sélectives : le sort fait aux sans-papiers, aux immigrés, etc. Et, pour ne pas manquer le coche, il vise à rallier à sa cause toute protestation au goût du jour : prétendant défendre les acquis sociaux, les retraites, la sécurité sociale, en y associant, de façon paradoxale, la lutte contre le “productivisme” (on se demande alors qui va payer ?). Il s’insurge contre la société fondée sur l’argent, sans mettre pour autant en question le fondement même du régime capitaliste. De ce fait, son indignation ne s’applique pas à la situation que ce régime en crise fait peser sur les travailleurs : désindustrialisation, licenciement, chômage…

Après ces hors d’œuvre, le motif principal pour lequel Stéphane nous enjoint à nous indigner, concerne la Palestine persécutée par Israël et les juifs. Un quart des pages s’y trouve consacré et l’ensemble nous incite à épouser le motif unique de cette dénonciation, unilatérale, d’un État et d’un peuple (ici encore sans aucune analyse des différents facteurs et causes du conflit). Certes, l’auteur regrette les actes terroristes du Hamas, ou plutôt il déplore que « le Hamas n’ait pu éviter que des rockets soient envoyés sur les villes israéliennes ». Ce qu’il présente comme actes d’exaspération, bien qu’estimés « inacceptables », ne doit pas selon lui être condamné pour autant. Il nous incite plutôt à « comprendre » les terroristes, tout en jugeant utile de les conduire, par souci d’efficacité, à modifier leur tactique :

« Se dire “la violence n’est pas efficace”, c’est bien plus important que de savoir si on doit condamner ou pas ceux qui s’y livrent. Le terrorisme n’est pas efficace. »

Au nom de l’efficacité, Stéphane Hessel prône en ce sens « l’espérance non-violente », ce qui, au plan de la tactique, correspond à « l’insurrection pacifique » (leçon, semble-t-il, retenue par les “indignés” de Tunisie et d’Égypte, du moins jusqu’à un certain point). Le message envoyé tient pour l’essentiel à promouvoir un tel retournement de la ligne de conduite des combattants, dans la mesure où il lui semble que l’on peut ainsi mieux capter la sympathie de tous les “indignés”.

Sans nullement dénier à Stéphane Hessel la liberté de ses opinions et du choix de son camp dans le cadre des luttes et rivalités entre puissances du monde (grandes et petites), cette note de lecture vise ainsi à mettre au jour, plus clairement qu’il ne le fait, l’enjeu des choix qu’il opère sous l’étendard d’une vertueuse indignation qu’il nous enjoint à partager.

Pour les classes populaires, il faut cependant affirmer que leur lutte ne peut prendre appui sur la seule indignation. Dans le passé, des mouvements fascistes ont largement usé de ce registre, pour tenter de coaliser les emportements aveugles et contradictoires de fractions sociales désorientées, au détriment de la lutte d’ensemble des classes populaires, et pour une cause contraire, productrice de chaos. L’unité de lutte du peuple ne peut se construire sur le seul principe de la dénonciation, elle requiert l’élaboration de perspectives communes, et celles-ci ne peuvent se construire qu’en fonction d’une analyse de la situation historique, donnant à voir ce qu’il est possible de viser et de réaliser.

Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. À trois euros pièce, cela fait tout de même trois millions d’euros (vingt millions de francs), soit un million d’euros en admettant que seulement un tiers revienne à l’éditeur.
  2. 2. Stéphane Hessel semble en relation avec des organisations telles que Europe Écologie, Attac, Amnesty International, il se réclame, comme elles, de l’efficacité de l’action en réseau et de l’utilisation des grands moyens de communication.
  3. 3. Selon Stéphane Hessel, la cause du fascisme semble être due, comme dans les thèses révisionnistes de l’idéologue allemand Ernst Nolte, à la peur des possédants à l’égard de la révolution bolchevique. S’agissant de l’Union Soviétique et du communisme, il indique que s’il a pu, en son temps, accorder un satisfecit au communisme, « pour contrebalancer le capitalisme américain », il n’en demeure pas moins qu’un des importants progrès réalisé depuis 1948 fut pour lui « la destruction de l’empire soviétique ».

La situation internationale, la situation en France, et la montée des inquiétudes

1 novembre 2011

Le point de vue des gens ordinaires

Dans les numéros précédents, Germinal a présenté comment était perçu le phénomène de la crise par différentes catégories de travailleurs. Cette fois-ci, nous avons interrogé une trentaine de personnes entre mars et juin 2011 [1], employés, cadres et artisans, ouvriers, enseignants [2], en leur demandant comment ils voyaient l’évolution de la situation internationale [3] et celle de la France, et quels étaient selon eux les risques et les dangers de la situation.

Une fois de plus, les constats ne sont pas optimistes. La situation internationale est perçue comme particulièrement « instable », voire explosive. Le développement des conflits en plusieurs lieux du monde, et les recompositions du champ international, font peser la menace d’un élargissement des théâtres de guerre. Dans ce contexte, la France « subit » la situation internationale, elle en est « le reflet ». En état de régression, elle semble particulièrement « vulnérable ». « L’aggravation de la pauvreté » et les conséquences qui en découlent pourrait l’entraîner dans des conflits mondiaux où elle encourrait de grands risques, menaçant sa « démocratie » et sa « souveraineté ». En l’absence de perspectives politiques, alors que les classes populaires sont désorganisées, on se demande comment faire face à la situation, où trouver protection, alors que le cadre national paraît se déliter.

Inquiétudes à l’égard de l’évolution de la situation internationale

Que ce soit sous forme lapidaire ou avec commentaires, les personnes interrogées caractérisent de façon pessimiste la situation. « Il y a toujours autant de problèmes », l’évolution n’est « pas très bonne ». Cela va « de mal en pis » et « cela fait peur ? ». On se déclare « très pessimiste pour les années à venir », la situation est « turbulente », « conflictuelle », « plutôt instable et pouvant conduire au chaos », « inquiétante pour ne pas dire explosive ».

Des crises de différente nature, se succèdent (climatiques, alimentaires, sociales), et au total se traduisent par une crise générale : « la situation financière est à zéro, il y a des problèmes économiques », « l’augmentation démographique, l’appauvrissement des ressources naturelles, des matières premières font craindre la continuité des crises », « économiques, sociales, alimentaires, climatiques », « on va vers une crise économique aggravée et générale », « la crise s’amplifie de plus en plus, ça s’enflamme dans tous les pays, même si on nous ment ». Le constat est fait d’une « aggravation de la pauvreté » dans le monde et par contrecoup d’une « augmentation des inégalités », « des écarts entre les pays riches et les pays pauvres ».

L’ordre international est bouleversé, surtout du fait de la montée en puissance de certains pays dits “émergents ”, en particulier la Chine : « l’émergence des pays d’Afrique et d’Asie devrait bouleverser l’ordre actuel », « hausse de l’importance des pays émergents et surtout de la Chine », « la Chine sera leader sur le marché », et il va y avoir « redistribution des cartes entre les pays ».

Cette redistribution affecte selon certains l’Europe, qui recule, la puissance des États-Unis ne semblant pas nécessairement affectée, « montée en puissance de la Chine puis de l’Inde avec recul de l’Europe, les US restant la première puissance mondiale ». Pour un autre, au contraire, on assistera à la présence renforcée d’une Europe consolidée et d’une Amérique en stagnation, tandis que globalement « le monde occidental [resterait] toujours influent ».

La montée des tensions, conflits susceptibles d’évoluer en conflit généralisé, « cela fait peur ». « Le monde est sujet de rivalités, d’oppositions de conflits limités ». Le lien avec la menace terroriste peut être évoqué : « de plus en plus de conflits et de tensions, peut-être en raison des menaces terroristes ».

Référence est faite aux mouvements en Tunisie, en Égypte et au Moyen-Orient. Pour certains, il y a l’idée qu’il s’agit de « soulèvements démocratiques » qui vont se multiplier, d’autres dénoncent à propos des mêmes événements un possible « embrigadement des peuples ».

Le plus souvent il est fait référence à la guerre économique et à la rivalité entre pays impérialistes anciens et nouveaux pour la domination du monde, « guerre pour les ressources, la domination des marchés », en relation avec la crise économique. Les partages et repartages du monde semblent à l’ordre du jour, d’aujourd’hui comme demain : « d’abord multiplication des conflits par petits pays interposés puis affrontements entre pays des blocs impérialistes ».

Aussi l’élargissement du conflit est perçu comme inévitable : « les relations internationales vont se tendre jusqu’à un point de non retour, c’est à dire jusqu’à ce qu’une nouvelle guerre mondiale explose de manière déclarée, visible par tous », « les luttes entre impérialistes pour le partage du monde nous conduisent à la guerre ».

En marge de ces constats, certains caressent l’espoir que « la bonne volonté et l’intelligence des hommes pourraient avoir raison sur l’avidité et la cupidité » et mettre fin à tout cela. Alors, « faire cesser la guerre serait un grand bonheur ».

Liée à la situation internationale, l’évolution en France est préoccupante

Les personnes interrogées usent des mêmes qualificatifs pour décrire la situation en France que ceux qu’ils utilisent à propos de la situation mondiale. Lucides, les travailleurs estiment que la crise, loin d’être terminée, se manifeste encore dans tous ses effets quoi qu’on en puisse dire ou penser : « la France régresse », « l’évolution des années à venir n’est pas si bien qu’on pourrait penser », « la situation se dégrade d’années en années », « la situation intérieure ne peut que se dégrader et ça commencé il y a longtemps », « la situation va se dégrader et l’économie chuter ».

Les évolutions internes dépendent de l’évolution de la situation dans le monde : « ça va dépendre de l’évolution du niveau économique mondial », « la France suit le même avenir que la situation mondiale : crises diverses, chômage, problèmes de logement, de services publics, de climat ».

Les effets de la crise n’ont pas cessé de se faire sentir et ne sont pas près de le faire. En relation avec le chômage, on assiste toujours et de plus en plus à une baisse du pouvoir d’achat, à une dégradation des conditions de vie des travailleurs : « ça ne peut que se dégrader, il y a toujours plus de chômage », « il est toujours plus difficile de trouver du travail », « les conditions de vie des salariés vont se durcir, recul de l’âge de la retraite, allongement du temps de travail, etc. », « les travailleurs deviennent corvéables à merci ».

Dans le même temps, à l’échelle de l’ensemble de la société, le manque de moyens est toujours plus important, entraînant une diminution des prises en charge et des services assurés jusque là par l’État : « manque de moyens financiers, diminution des retraites, services publics réduits au minimum », « diminution de la protection sociale dans son ensemble, santé, retraite, chômage ».

Le développement du secteur privé au détriment du secteur public utile à tous, est dénoncé. Il en résulte des états de misère qui tiennent aux situations de chômage mais aussi à la défaillance des services publics : « le développement du secteur privé au détriment du service public partout : éducation, santé, énergie, transports », « la baisse de la protection sociale et des services publics augmente encore la précarité et les inégalités », « tout notre système de protection sociale va foutre le camp et il y aura appauvrissement de plus en plus de ceux qui n’ont pas les moyens ».

L’aggravation de la pauvreté va de pair avec le développement des inégalités et l’accroissement des écarts entre riches et pauvres. L’élargissement du fossé entre pays riches et pays pauvres se reproduit à l’intérieur du pays. On s’attend à encore davantage de pauvreté et au creusement des écarts, en raison de la dégradation de la situation économique et l’augmentation du chômage : « l’augmentation du chômage entraîne l’augmentation de la pauvreté, l’augmentation du nombre d’individus ayant besoin d’aides pour vivre, et cela donne des écarts dans l’économie du pays », « l’aggravation de la situation économique entraîne plus de chômage, les fossés se creusent, il y a plus de riches et de pauvres et disparition des classes moyennes », « la scission est toujours plus accentuée entre l’oligarchie et le peuple ».

Il est accordé peu de confiance aux partis politiques existants pour améliorer la situation des classes populaires. Ces partis sont inaptes à résoudre les problèmes et empêtrés dans leurs conflits internes et leurs intérêts électoralistes à court terme. On peut les accuser de faire le lit des mouvements d’extrême droite et du Front National : « on va avoir de plus en plus de conflits politiques mais la Gauche et la Droite c’est tous les mêmes », « les partis connus font un pont d’or au Front National ».

Plusieurs des personnes rencontrées s’attendent à la montée de « révoltes catégorielles », à une « hausse du racisme ». Quelques-uns s’inquiètent de la place prise par le phénomène religieux, surtout musulman : « développement des religions autres que catholiques », « la religion prend une place importante dans la vie des français, surtout la religion musulmane ».

Quelques remarques lapidaires, ici ou là, se prononcent pour une évolution nécessaire de la situation, jusqu’à tabler sur « une bonne révolution ». L’un des individus interrogés attribue l’essentiel de la situation au « je m’en foutisme devenu un mode de vie », et estime « qu’il faut faire des efforts au travail et dans la vie courante pour retrouver la France des bâtisseurs ». Un autre pense que « l’arrêt de l’expatriation des entreprises françaises pourrait être une solution », et plusieurs voudraient croire qu’un peu de « bonne volonté » pourrait aider à dessiner un avenir meilleur et qu’il faudrait « promouvoir des idéaux forts comme les Droits de l’Homme ».

La France, de plus en plus dépendante

L’évolution de la France est en général posée comme dépendant de la situation économique mondiale. Elle ne « pourra pas se défendre face à d’autres puissances » : plus même, elle « devient une région de l’Europe », elle « sera instrumentée par l’Allemagne et l’Europe ». On assiste pour certains « à la fin de la France comme puissance », à sa fragilisation. Elle serait exposée à l’extérieur et « sur son propre territoire [et] elle n’a pas toutes les cartes ».

Le lien entre la situation internationale et l’évolution de la situation en France est étroit : non seulement la France reflète la situation internationale mais elle la subit et en éprouve les effets négatifs. Certains affirment que nous subissons la situation internationale, pour d’autres il ne s’agit cependant pas d’une fatalité. S’interrogent sur la nature du lien, évoquant les symptômes les plus évidents de ce qui se profile, la plupart essaient d’en comprendre le pourquoi, les phénomènes évoqués comme symptomatiques de la dépendance entre la situation extérieure et intérieure, sont d’ordre économique et politique.

L’exode de la misère du monde et les transferts de population inquiètent. Les populations des pays pauvres se déplacent pour fuir la pauvreté et l’insécurité qui règnent dans leurs pays, leur arrivée en France accroît les problèmes existant déjà. Les capacités d’accueil n’existent pas face à cet accroissement massif et l’intégration paraît difficile, et susceptible de renforcer la pauvreté ici : « les immigrés des pays pauvres choisissent les pays libres et tolérants […], les contribuables payent la facture, le pays s’appauvrit, la France ne peut pas subvenir à toutes les misères du monde », « les déplacements massifs des populations quittant leur patrie et pensant trouver l’Eldorado vont entraîner une intégration difficile, les capacités d’accueil sont limitées ».

La « mondialisation capitaliste », dont on ne sait toujours ce qu’elle représente, est présentée comme capable de rendre compte des phénomènes : « de fait, la mondialisation s’est imposée », « la montée du capitalisme et du pouvoir de l’argent au niveau mondial (se généralise) partout », « l’évolution de la situation nationale est plus ou moins liée à la situation internationale puisque c’est de cette dernière que va dépendre notre capacité à relancer la production et le travail ».

Les menaces pesant sur la nation face à la “mondialisation”

La situation mondiale, la « mondialisation » menacent les nations (ou plutôt la nation) : « la mondialisation capitaliste entraîne l’abandon et le refoulement de l’idée de nation chez les oligarques », la « carte mondiale se redessine » au détriment des puissances anciennes et sans respect des nations, « nous subissons la situation internationale » alors qu’« une nation ne peut se sentir épanouie sans un contexte international apaisé dans son ensemble ».

De ce fait, la question de la défense des intérêts des nations et de la souveraineté peut venir au premier plan. Soit que l’on déplore que « chacun [voie] midi à sa porte et se moque des autres nations », et qu’en conséquence « les relations ne puissent jamais être au beau fixe ». Soit parce que l’on déplore que la souveraineté et le principe constituant des nations, ait perdu tout sens : « il n’y a jamais eu autant d’États dans le monde et pourtant on ne peut pas dire qu’ils sont autant de nations souveraines et les construisant réellement ». « On a abdiqué au profit du “multipolaire”, du rattachement à des ensembles comme l’Europe. Mais sous ce couvert, des puissances mènent leur propre politique… soit volontairement, soit autant que leur permet leurs capacités. »

La question de la souveraineté nationale ressort ainsi, du fait même de la « mondialisation capitaliste » qui « crée une gouvernance mondiale grâce aux multinationales et elle tend au dépassement du cadre national ». « Il semble que les États Nations vont disparaître pour laisser place à un ordre mondial. »

Le devenir de la France dans ce contexte inquiète. Plusieurs craignent une perte de souveraineté, synonyme de perte de pouvoir de décision des citoyens sur leur devenir, et une inféodation à d’autres puissances : « si on part du principe où la France n’a pas les moyens de jouer un rôle de premier ordre (elle ne fait pas le poids face à la Chine, aux États-Unis, à l’Allemagne…), elle devra se soumettre à une autre puissance. On peut donc penser que la France perdra toute indépendance et que la nation se délitera », « la France sera instrumentée par l’Allemagne et l’Union Européenne ».

En tant que nation, la France est plusieurs fois implicitement mise en relation avec les conditions de sa puissance économique : « la France n’est plus une puissance économique, elle perd son crédit », « sa place (change) dans l’échiquier mondial capitaliste », elle « n’a plus de compétitivité par rapport aux pays émergents dont la concurrence est insoutenable ». Les relations entre la situation internationale et celle de la nation sont alors perçues comme des « relations étroites dans le sens où la France est prise en tenaille entre la plus grande puissance mondiale (USA) et la montée des pays émergents (Chine, Inde) qui sembleront dicter, dessiner le sort, l’avenir de la nation qui ne peut qu’être dans une situation de suivre, de subir ».

De fait, les pays émergents, d’Asie particulièrement, se présentent comme devant bouleverser l’ordre mondial, dans la mesure où ils participent activement au repartage du monde, « la carte mondiale se redessine grâce aux pays du Tigre : Asie essentiellement ». Ce qui apparaît déterminant, c’est « l’évolution exponentielle de la Chine, (qui) va contraindre le reste du monde à changer : économie, façon de penser, de concevoir la gestion globale de toute nation ». Chine et USA sont quelquefois associés : « l’évolution internationale dépendra de la Chine et des USA qui sont des grandes puissances monétaires… Si la Chine et les USA vont mal, ça va engendrer sur les cours boursiers une situation défavorable pour notre nation. Ca peut engendrer des répercussions monétaires ».

Les dangers, nombreux, inévitables (soulèvements, guerres), vont grandissant

Le premier danger évoqué concerne l’évolution (jugée régressive) des conditions de vie, voire même des possibilités de survie. Il est question tout à la fois de « misère », de « maladie », « d’épidémies », de « catastrophes “naturelles” [mais] liées à l’intervention de l’homme », de « l’écart grandissant entre les plus aisés et les plus démunis ». « L’aggravation de la pauvreté sous toutes ses formes » qui concerne à la fois les hommes et les pays, constitue du monde une poudrière : « les besoins alimentaires créeront des tensions dans les pays à forte croissance démographique », « les pays pauvres sont de plus en plus isolés ». L’Afrique apparaît comme la principale victime : « je tremble pour l’Afrique, toujours en proie à la faim et au manque de structures pouvant améliorer la vie de ses habitants », « les pays pauvres d’Afrique sont de véritables volcans ». Pour certains, cette situation génère au-delà de leurs lieux d’élection « des sentiments d’insécurité dans les pays occidentaux », le risque d’attentats terroristes. Les sentiments des populations sont manipulés, « les rancœurs attisées, faisant rejaillir les vieux démons connus (xénophobie, antisémitisme, etc.) ».

Il est supposé que les pays les plus défavorisés ne peuvent que se révolter face à la misère subie : « ils se révolteront forcément un jour, l’Afrique et certains pays d’Asie qui sont malheureusement des pays sans richesses et sous développés », « les émeutes de la faim se développent ».

Pour toutes les personnes interrogées, la guerre semble bien être la menace principale, elle paraît inévitable. Partout les conflits se développent et iront se développant, le danger se manifestant « principalement dans les pays du Sud ». Une grande variété de lieux est citée : (Amérique du Sud, Chine, Inde, Pakistan, Afghanistan, Corée, Afrique, Proche et Moyen-Orient, Pays arabes : Syrie, Iran/Irak, Libye, Égypte, Maghreb), mais plusieurs insistent sur le conflit entre pays du Maghreb et des pays européens : « ce serait un conflit entre pays du Maghreb et des pays européens, pays qui ont aidé militairement pour rétablir la sécurité ». Le pétrole constitue un des enjeux : « danger d’un blocus niveau pétrole, pays du Maghreb qui engendrerait inflation importante à la pompe ».

Tant que le problème de la faim, combiné à celui de la surproduction ne trouve pas de solution, les guerres pourraient se renouveler constamment, en de nombreux lieux, « c’est le problème de la faim qui va tout déclencher. On produit de plus en plus sans pouvoir acheter, ça va péter ». Les guerres seraient liées à la compétition et aux rivalités entre puissances capitalistes, dont le seul souci est d’écouler les produits. On considère en premier lieu « la guerre économique », et la Chine est souvent mentionnée et « elle offrira certainement des produits moins chers au détriment du marché français ».

Les guerres pourraient aussi se développer en relation avec les révoltes politiques : « révoltes dans les pays soumis aux régimes totalitaires Maghreb, Afrique, Chine », « manifestations dans les pays comme la Tunisie, l’Égypte ».

De manière générale, on considère que cela va pourrait aller vers « la guerre pour tout », que les conflits peuvent survenir « partout [...] on est dans la mondialisation ». « pas de lieu prédéfini, ça peut être n’importe où, ça va bouger et personne n’est à l’abri ». Contrairement à ce qui ressortait dans les précédente enquêtes où l’on situait principalement les guerres ailleurs dans le monde, la conscience de leur extension possible aux vieux pays impérialistes peut être exprimée : « les conflits et la guerre ne pourront pas éternellement se dérouler loin des pays occidentaux », « l’Europe sera touchée un jour ou l’autre. Cette guerre ne sera sans doute pas comparable aux précédentes dans sa forme, peut-être que les actes de terrorisme, de manipulation des populations seront les armes les plus utilisées », « une guerre au plus gros niveau, pas n’importe quelle guerre, et ensuite la régression ».

Des risques plus précis pour la France

Les principaux risques encourus, là encore, sont posés en relation avec l’aggravation de la pauvreté et de la précarité, elles mêmes dépendantes du chômage : « problème de chômage de plus en plus important », « une accentuation du chômage et de la pauvreté ». S’agissant de la France, chômage et pauvreté sont étroitement associés (alors qu’au niveau international la pauvreté semble endémique, quelquefois associée au pillage). Ils sont souvent eux-mêmes présentés comme indissociables du régime qui les génère, le capitalisme : « le capitalisme ? ? ? », « chômage, pauvreté, montée du capitalisme ». La « dégradation du climat social » en est la conséquence prévisible et « les tensions sociales s’exacerbent ».

Deux phénomènes d’importance sont signalés : l’impact de la paupérisation tout à la fois sur les classes moyennes et sur la classe ouvrière. D’un côté, « l’augmentation des écarts entre riches et pauvres a des répercussions sur la classe moyenne qui se verra dans l’obligation de payer plus de taxes dans divers domaines, impôts, charges ». De l’autre, ce poids se fait sentir sur l’ensemble des ouvriers, affectant les possibilités d’organisation de la classe ouvrière, ou de manifestation, « la masse ouvrière est submergée de cas sociaux, de chômeurs, de gens qu’il faut aider, comment peut-on se manifester dans cette situation ? »

Une autre difficulté sera de faire face à un double exode de population : « fuite des cerveaux et perte de main d’œuvre qualifiée pour les employeurs, arrivées massives d’immigrés et difficultés d’intégration de certaines populations migrantes ».

Dans ces conditions, le risque de « repliement sur soi » paraît très important, entraînant « la haine raciale, la stigmatisation des étrangers ». Quelqu’un craint « une chasse aux sorcières à l’image de ce qu’ont subi les juifs, les musulmans sont les prochains ». Un autre envisage les « risques de la bêtise humaine, haine, intolérance », « les risques de guerres de religion ». Enfin, quelqu’un évoque la possibilité d’une révolution, présentée comme pouvant conduire au chaos : « en poussant les gens à la pauvreté, une révolution pourrait survenir, ce qui mettrait le chaos en France ».

Des risques pus généraux, concernant la France en tant que nation, face à d’autres pays. Il est question de « l’affaiblissement économique de la France », « à force de se dégrader, la France va devenir un pays sous développé ». En concurrence avec d’autres pays, « elle a perdu sa compétitivité face aux autres pays en Europe et dans le monde ». Elle a aussi perdu sa souveraineté : « du fait de l’Europe, il y a aussi des interférences, la France a perdu sa souveraineté », de sorte qu’elle peut se retrouver entraînée dans des conflits où elle n’a pas l’initiative et la maîtrise : « dans des situations exposées, en Afrique, le gouvernement français n’a pas tous les atouts ».

S’agissant des risques qui concernent l’évolution de la situation, ceux-ci sont plusieurs fois imputés aux dirigeants politiques, et pas nécessairement au seul gouvernement : « aux responsables de partis politiques, de régions, de communautés de commune et de syndicats (qui) sont beaucoup trop occupés à se créer un empire personnel et n’ont que faire de la bonne marche du pays ». On redoute la mainmise « d’une oligarchie toujours plus influente et avide », la mise en place de « lois liberticides ». On craint d’aller vers « une démocratie fortement menacée, une république sous haute surveillance ». Quelqu’un parle de « risques politiques, liés à l’orientation et à la manipulation de masses populaires ».

La nation, cadre historique protecteur, dépassé, ou en voie de délitement

Parmi les personnes interrogées, la nation, souvent assimilée à la nation française, est perçue comme une construction historique, qui renvoie pour beaucoup au fait « d’être français » jusqu’à la profession de foi de certains : « je suis français et fier de l’être ».

La nation c’est un pays, « le pays où l’on vit », « mon pays », « pays dans lequel on doit pouvoir vivre, produire et travailler de droit », « ça représente l’égalité, liberté, fraternité et à cela on peut rajouter la solidarité ? ». La nation est associée à une population, un territoire, « une entité géographique », « où vivent des citoyens », délimitée par des « frontières ». La comparaison peut être faite avec la maison où on met des portes, « ça représente ma maison et chez moi, il y a des portes avec serrures ». La caractérisation géographique peut signaler la conscience d’un sens affaibli de la notion : « la nation ne se trouve avoir plus qu’un sens géographique de population vivant dans un même périmètre délimité géographiquement » (le sens moderne de nation étant éclipsé par la globalisation).

À ce « territoire, à l’endroit où l’on vit ou où on a vécu » est lié une histoire commune, « un sentiment d’appartenance à une histoire commune ». Dans cette optique, la nation est à la fois une « entité géographique, historique et linguistique ».

De nombreuses formulations insistent sur le fait que la nation constitue un cadre de vie et de développement commun, cadre protecteur et qui permet de poser un devenir commun. C’est « le cadre d’une société », sans lequel « la société n’a plus aucun moyen de se développer de manière ordonnée et juste ». Cadre historique d’organisation pour une société, au plan économique, social, politique, la nation donnerait les conditions de la maîtrise d’une existence et d’un devenir commun. C’est « un cadre historique, moderne, où les hommes peuvent s’organiser en société et maîtriser leur vie économique, politique », « un cadre de référence pour vivre ensemble et bâtir un avenir, définir des cadres de vie, des institutions politiques ». Ce cadre régulateur fixe des repères communs, contre le jeu des forces particulières, intérieures ou extérieures, livrées à leur propre mouvement : « sans ce cadre [...], c’est la loi du plus fort, [...] qui peut venir de l’intérieur ou de l’extérieur de la société », « quand la nation quitte la cité, que reste-t-il ? les divisions, les haines, à chacun son territoire, ses affaires ». La nation se présente ainsi comme cadre unificateur, ce qui suppose certains principes égalitaires : « l’unification qui permettait un accès à l’égalité (services sociaux, éducatifs, de santé) ».

La nation, en tant que cadre d’unification, favoriserait le développement d’un “échange” entre les individus, d’une certaine solidarité, ne prenant pas en compte les distinctions de conditions ou d’origines : « la nation représente l’ensemble d’un peuple, la même communauté partageant la même histoire, les mêmes valeurs sur un même territoire », « ce serait des personnes solidaires les unes envers les autres quelles que soient leurs origine », « un havre de réflexions, d’esprits lucides et réalistes, prenant des décisions adéquates, fondées sur le bien-être et le respect de chacun ». Dans le même ordre d’idées, la nation peut être posée comme reposant sur le peuple et les citoyens, en tant que sujets politiques : « avant tout un peuple doté d’une volonté de faire avancer les choses », « un espace politique où le citoyen peut exister contre l’oligarchie ».

La question de la souveraineté est évoquée au regard du contexte international, formulée en termes d’indépendance et d’autonomie nécessaire « la nation renferme les notions de frontières, d’autogestion et autonomie même si on vit dans un contexte européen et même mondial ».

La prise en compte de la nation comme cadre historique plus ou moins protecteur, face aux contradictions intérieures et aux menaces extérieures est prégnante.

Cependant, plus de la moitié du groupe de référence s’entend pour dire que la nation (française) tend à disparaître, « n’existe plus », « n’est plus réellement actuelle », « est dépassée ». Ils peuvent attribuer cet effacement à un processus de décomposition interne sans autre précision : « c’est un gâteau en décomposition », ou mettre en cause le phénomène d’englobement supranational mondial : « la nation qui représente une communauté ayant des territoires, langage et histoire commune n’est plus réellement actuelle avec l’ouverture des frontières », « la nation, c’est des trucs de clocher, c’est dépassé », « maintenant, il n’y a plus de différence entre la nation et le monde ».

Certains indiquent, que, pour ce qui les concernent, ils ne se reconnaissent pas ou plus dans la nation, car le mot ne correspond plus à ses principes fondateurs, à l’idée de solidarité qu’il recelait [4] : « les principes fondamentaux sont bafoués à tous les niveaux », « un mot qui perd tout son sens car il n’y a plus de solidarité, chacun pour soi », « la nation semble dépassée pour défendre les acquis sociaux des salariés ».

La perte de sens qui affecte la nation peut aussi être associée au déficit de souveraineté, du fait de son rattachement à l’Europe, « la nation n’existe plus à cause de l’Europe », « le destin de la nation disparaît des mains des Français sur les plans économiques et politiques à cause de l’Europe », « la nation française devient une province de l’Europe ».

Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. La question des dettes souveraines des États n’était pas alors au premier plan dans la presse (écrite et audio-visuelle).
  2. 2. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un « échantillon », présumé « représentatif » de l’ensemble de la population, mais d’un groupe de référence, l’importance de chaque catégorie sociale ne permettant pas de distinguer les points de vue de chacun des sous-groupes.
  3. 3. Les représentations concernant l’évolution de la situation dans le pays où l’on vit et travaille, peuvent se former en relation avec une perception directe des réalités (économiques, sociales) immédiates. En revanche, pour la majorité des citoyens, l’appréhension de la situation internationale ne peut être qu’indirecte, et dans la dépendance de ce que diffusent les grands moyens de communication (dans une faible mesure, elle peut aussi dépendre des points de vue des organisations politiques). On note cependant qu’en raison de l’aggravation de la situation au plan mondial, une appréhension propre semble se développer, en raison des effets des contradictions extérieures sur la situation intérieure qui se font sentir sur les conditions de vie de peuple.
  4. 4. Selon d’autres, la nation présente un caractère impérialiste « c’est une nation impérialiste, colonialiste dirigée par la bourgeoisie ».

La situation dans le monde, ses répercussions en France. La montée de l’inquiétude au sein des classes populaires

1 novembre 2011

« Nous naviguons au milieu des rochers,
La terre est loin —, le ciel est gros d’orages »
Louis Festeau, La république en danger (1848)

« Un temps d’arrêt suspend la destinée :
Qu’est devenu le mot d’ordre En avant ?
Nous naviguons la poupe retournée. »
Pierre Dupont, La chanson du Banquet (1848)


Ce numéro traite principalement de la crise générale du capitalisme et de ses répercussions politiques, au plan international comme à celui de la nation.

Comme nous l’avions indiqué fin 2009 [1], et contrairement à ce que pouvaient affirmer alors nombre de spécialistes, la crise actuelle n’a pas fini de faire sentir ses effets. D’ampleur inégalée, affectant tous les secteurs de la société, cette crise inhérente au mode de production capitaliste, et son affirmation ultime en 2008, est l’aboutissement d’une succession de crises de moindre ampleur, amorcée dès les années 70.

Lié à la contradiction centrale sur laquelle repose le capitalisme, l’anarchie de la production qu’il génère, les crises se manifestent périodiquement, et ceci depuis le début du XIXe siècle (crises dites de “surproduction”), d’abord de faible et moyenne durée, tous les dix ou quinze ans. Avec le capitalisme parvenu à son stade ultime, l’impérialisme, le processus aboutit, par un mécanisme de “fuite en avant” aux crises généralisées, affectant l’ensemble du monde, à une échelle toujours plus large. Ces crises générales conduisent à une exacerbation de la concurrence et de la rivalité entre puissances capitalistes, comme ce fut le cas avant la Première Guerre mondiale, avec la crise de 1929, enfin avec celle que nous subissons aujourd’hui. Tous ces facteurs sont générateurs de guerres.

Les crises ont des effets destructeurs pour les classes populaires et pour l’ensemble de la société, au plan économique (régression de la production, désindustrialisation, chômage, appauvrissement, insécurité à l’égard de l’avenir), et aussi au plan politique, notamment sur les formes que revêtent les luttes de classe, faisant peser la menace d’un dévoiement de leur sens historique et la montée de processus de fascisation.

La perception de la gravité de la situation par les classes populaires

Dans l’enquête présentée dans ce numéro, portant sur l’appréciation de la situation internationale et nationale par des travailleurs de différentes catégories sociales, la plupart perçoivent ces facteurs d’aggravation en matière économique et politique. Ils redoutent qu’on ne puisse « en sortir » par un coup de baguette magique, quelles que soient les promesses que prodiguent les divers partis. Pour beaucoup, il y a prise de conscience que les désordres résultent de causes profondes liées au régime capitaliste, et qu’il ne suffit pas d’imputer tout le mal à un gouvernement ou à un ennemi désigné (les états-Unis, l’Europe, ou la Chine…) pour résoudre toutes les difficultés.

Plusieurs perçoivent aussi que la lutte se déroule dans des conditions défavorables (« difficile de riposter »), que les classes populaires sont désorganisées, et que, dans cette conjoncture, l’engagement dans des mouvements dont elles ne maîtrisent pas le cours, pourrait se faire à leur détriment.

Plusieurs s’interrogent à ce propos sur la signification de ce que l’on appelé “les révolutions arabes”. Certains redoutent des « manipulations de sentiments », le risque de prise en mains des mobilisations par des fanatismes, prenant ou non la religion pour prétexte. Ils perçoivent aussi que ces mobilisations peuvent participer d’une remise en cause d’équilibres mondiaux, déjà compromis, qu’ils peuvent masquer des tentatives de redistribution des marchés, des ressources, des zones d’influence.

La montée des puissances dites “émergentes” qui cherchent à se faire une plus large place au détriment des autres, font aussi redouter un ébranlement des rapports entre puissances, avec la crainte qu’en résulte une période de chaos incontrôlable, et que, de guerre locale en guerre locale, on finisse à ce que la guerre devienne mondiale, se déclenchant « à partir de n’importe quel pays du monde ».

La perte du cadre protecteur de la nation

De façon plus nette qu’au début de son déclenchement, des constats sont faits sur les répercussions de la crise mondiale sur le cadre national. La nation ne se présente plus, mais ceci ne date pas d’hier, comme cadre tutélaire. On estime qu’elle est « vulnérable », qu’elle « se délite », qu’elle « subit », sans aucune capacité de maîtriser la situation. De sorte qu’on n’imagine plus que la nation puisse encore se révéler capable de « défendre » si peu que ce soit le peuple. On ne « s’y reconnaît plus », dans la mesure où elle a cessé de correspondre à ce qu’elle devrait être : un cadre historique où l’on peut exister, se projeter dans l’avenir, parce que l’on s’y sent « chez soi » (quelle que soit d’ailleurs son “origine”), un lieu où l’on pouvait jusqu’à un certain point se trouver protégé, tant contre des menaces extérieures que les menaces de désagrégation interne.

En perte de souveraineté, la France semble « prise en tenailles » dans le jeu des puissances. Et l’on reconnaît que l’Europe ne présente pas à cet égard une protection, chaque puissance luttant pour son propre intérêt, sa survie ou sa prépondérance.

De plus, l’état de désorganisation des classes populaires ne semble plus permettre d’envisager une amélioration des conditions de vie et de travail. On estime que les organisations (politiques et/ou syndicales) ne sont « pas à la hauteur de la situation », ou trop occupées à « se disputer des empires » sans se « préoccuper de la bonne marche du pays ».

Ces organisations qui avaient pu porter, il y a trente ou quarante ans, les aspirations des catégories les plus soumises aux aléas du capitalisme (ouvriers et employés du privé, petits producteurs), ne remplissent plus leur rôle en effet. Dans le meilleur des cas, elles se bornent à relayer, en priorité, la défense des avantages (relatifs) de classes disposant de statuts, de ce fait encore plus ou moins “protégées” des effets les plus néfastes qu’engendre le capitalisme [2].

Le stade impérialiste du capitalisme accentue les rivalités entre puissances

Au plan mondial, la situation actuelle, présente quelques analogies avec celle qui succède à la crise générale du capitalisme survenue dans l’entre-deux-guerres. (Voir l’article Les suites de la crise de 1929 et la question du repartage du monde.)

Les contradictions de classes et les contradictions entre puissances se trouvaient, comme aujourd’hui, exacerbées, avec des répercussions au plan politique  : régression sociale induisant une montée des mécontentements que des mouvements fascistes ou fascisants s’efforçaient de capter à leur profit. Une différence de taille cependant, il existait alors, au plan mondial, un mode de production socialiste en Union Soviétique qui n’était pas atteint par la crise du capitalisme. L’existence de ce pôle mondial du socialisme avait, jusqu’à un certain point, retardé l’expression “libre” des rivalités entre camps capitalistes. Il fallait en effet, face à un adversaire historique commun, s’entendre sur un minimum de coordination, de crainte que les classes populaires ne profitent de leurs dissensions pour suivre l’exemple soviétique.

La crise générale de 1929 devait conduire à faire “sauter le couvercle” et déchaîner les antagonismes, jusqu’à ce que les différentes puissances en lice, ne puissent plus trouver d’autres moyens, pour les surmonter, que d’en découdre par la guerre généralisée.

A noter qu’avant ce déferlement général (comme avant la Première Guerre mondiale et aujourd’hui d’ailleurs), de nombreux troubles avaient éclaté dans les pays de la périphérie, champs d’affrontement des différentes puissances (notamment Balkans, Moyen Orient, pays du Maghreb). Les puissances qui récusaient l’équilibre relatif issu de la Première Guerre mondiale, étaient alors les plus actives à tenter de dresser les populations contre leurs concurrents. Les puissances menacées ne se privaient d’ailleurs pas de tenter d’y faire obstacle, avec les mêmes moyens [3].

Le capitalisme, dans ses périodes d’essor relatif, parvient à régler plus ou moins pacifiquement les conflits qui opposent chaque puissance à ses concurrents. Parvenu à son stade impérialiste, qui conduit immanquablement à l’extension de sa propre anarchie, il implique une extension et un approfondissement de l’affrontement entre puissances aspirant à l’hégémonie. C’est ce que Lénine établit dans son analyse de l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, dont une étude est proposée dans ce numéro. écrit à l’époque de la Première Guerre mondiale, ce texte est toujours d’actualité et permet d’éclairer quelques-uns de nos problèmes contemporains. Pour Lénine, la notion d’impérialisme ne valait pas pour désigner une puissance particulière comme on le fait le plus souvent aujourd’hui, mais bien le stade ultime du développement capitaliste lui-même. L’essence de l’impérialisme, précisait-t-il, c’est « la lutte entre puissances pour l’hégémonie mondiale ». Une telle lutte se manifeste sous forme de rivalité économique, pour les marchés, les ressources, sous forme de conquête d’espaces stratégiques, de territoires, de zones d’influence (incluant des alliances plus ou moins mouvantes entre rivaux et avec les puissances locales), mais aussi sous forme de guerre ouverte pour le partage et le repartage du monde.

Rivalité entre puissances impérialistes et tentatives d’enrôlement des luttes populaires

La crise générale du capitalisme potentialise les effets de la rivalité entre puissances impérialistes. Dans son sillage des dangers politiques de divers ordres se développent, ils se manifestent avec une acuité particulière lorsque les classes populaires sont politiquement désorganisées et désorientées. La lutte de tous contre tous (entre catégories, “communautés”, “origines”, “religions”) se donne alors libre cours, d’autant qu’elle est “stimulée” par toutes les puissances en rivalité (que celles-ci relèvent de structures capitalistes ou féodales). Chacune de ces puissances tente d’enrôler les populations pour sa propre cause, contre ses rivaux, et à l’occasion contre ses alliés de fortune. Les formes que revêt la lutte de classes en sont affectées.

Dans ces conjonctures de crise, les pêcheurs en eau trouble ont la partie belle, ils cherchent à souffler sur les braises, non pour s’attaquer aux causes des difficultés que subissent les populations, ou tenter d’atténuer les effets de la crise, mais pour faire, dans un pays donné, le jeu d’un clan contre un autre, ou, au plan mondial, le jeu d’un camp contre un autre. Détournant le sens des mots, ces pêcheurs en eau trouble peuvent aller jusqu’à affubler du mot de révolution, leurs entreprises de subversion et de désorganisation accrue des classes populaires.

Dans l’article Rivalités entre puissances impérialistes et tentatives d’enrôlement des luttes populaires, plusieurs illustrations sont données de telles tentatives de subversion des luttes populaires. Ainsi l’utilisation par l’impérialisme allemand, au cours de la Première Guerre mondiale, d’insurrections dites “musulmanes”, la manipulation de mouvements anarchistes en Italie, ou de rebelles irlandais contre le rival britannique. Avant la Seconde Guerre mondiale, le dirigeant communiste Dimitrov a pour sa part dénoncé les manœuvres de désorganisation mises en œuvre par les idéologues de l’Allemagne nazie, cherchant à mobiliser des mots d’ordre du mouvement ouvrier, en en retournant le sens, ou usant d’une « habile démagogie anticapitaliste » (alors qu’ils défendaient en fait les fondements de ce régime), ou encore spéculant sur des ressorts racistes — on dirait aujourd’hui “ethniques” ou “communautaires” — pour tromper et diviser les peuples.

Pour ne pas se laisser berner par des mots d’ordre mystificateurs, on comprend la nécessité de bien saisir la signification historique des mots, ainsi un mot tel que révolution, que des forces et classes réactionnaires ont tenté d’utiliser dans l’histoire, en en falsifiant la signification, pour tenter d’abuser des peuples à leur profit. (Voir dans ce numéro la Notion de Révolution).

La révolution en effet, contrairement à ce qu’on tend à nous inculquer depuis quelques décennies, n’est pas une simple insurrection, un coup d’état, une rébellion aveugle, pas plus qu’un simple changement d’institutions ou de gouvernement. Ce n’est pas un mouvement “spontané”, ou présenté comme tel, c’est l’ensemble d’un processus, orienté en fonction de perspectives historiques, qui comme tel suppose une prise en mains du devenir de la société par des classes effectivement révolutionnaires, capables d’orienter et unifier le mouvement général.

Depuis la Révolution française et la révolution soviétique, le terme de révolution vaut ainsi pour désigner un processus de transformation fondamentale de la base économique de la société et le remplacement du pouvoir politique d’une classe par une autre. Au moment de la Révolution française, il s’agissait d’éradiquer les vestiges encore subsistants du régime féodal et de congédier les classes qui voulaient maintenir leurs principes d’asservissement. Pour notre époque, plus particulièrement dans les métropoles capitalistes, il s’agit du remplacement du mode de production capitaliste par le mode de production socialiste, et de la substitution de la domination de la classe bourgeoise par celle du prolétariat, en alliance avec les autres classes populaires. Les autres usages du mot révolution servent à dissimuler des agissements contraires à l’intérêt des peuples.

La question de la disposition des forces de classes

Pour qu’un véritable processus révolutionnaire puisse aboutir, c’est-à-dire édifier une société réellement “sociale” ou socialiste, il ne suffit pas qu’existe ce que Lénine nommait une « situation révolutionnaire » [4], une condition nécessaire primordiale est requise : il faut que, dans une nation donnée, existent des classes effectivement révolutionnaires, qui « n’aient rien à perdre » et tout à gagner d’une transformation d’ensemble de la société.

S’il ne s’agit pas ici de proposer une analyse des classes et de leur disposition en France, dans la période contemporaine, on peut déjà préciser que seules aujourd’hui les classes soumises de plein fouet à l’insécurité du monde marchand capitaliste, ont un intérêt vital à cette transformation, et peuvent de ce fait, développer la conscience de la nécessité de cette transformation [5].

Les catégories sociales mieux protégées, même si cette protection tend à ne plus être garantie, n’ont pas pour l’instant ce même intérêt vital, elles aspirent plutôt à faire retour aux situations plus avantageuses qui leur avaient été assurées dans le passé, que cela se révèle ou non illusoire. Le principe du désir prime ici sur celui de réalité.

Il n’est pas question pourtant de jeter l’opprobre sur ces catégories de populations, moins soumises à l’anarchie capitaliste, de les opposer aux catégories prolétariennes, mais de considérer que les intérêts des unes et des autres ne convergent pas naturellement, qu’ils peuvent se révéler pour partie contradictoires [6].

Aujourd’hui, les principales organisations qui se réclament plus spécialement de la gauche, privilégient les intérêts à court terme de ces catégories. S’il ne faut pas négliger leur poids actuel dans le mouvement revendicatif, cela n’équivaut pas à admettre à tout jamais l’exercice d’un ascendant sur l’ensemble du mouvement, ascendant qui peut aller jusqu’à revendiquer un certain monopole de la “bonne conscience politique”.

Même si des contrecoups heureux peuvent parfois résulter des manifestations de protestation de catégories sociales qui n’ont pas encore le couteau sous la gorge, la classe ouvrière, et les catégories prolétarisées, ne peuvent rester seulement à la remorque de leur mouvement. C’est au contraire à la classe ouvrière, et aux autres catégories soumises aux effets les plus destructeurs des antagonismes capitalistes, de travailler à reconquérir l’orientation du mouvement, dans l’intérêt de toute la société. Il s’agit en ce sens de faire prendre conscience aux groupes sociaux les moins immédiatement menacés, qu’à long terme, la seule issue se trouve dans la transformation de la base économique de la société. Et que, pour ce qui touche au court ou moyen terme, ces groupes risquent de (presque) tout perdre en voulant que tout soit préservé, et pour eux seuls. Seule l’unification des luttes sur la base commune des atteintes et des dangers essentiels qui pèsent sur l’ensemble des classes populaires, pourra freiner la réaction.

La reconquête de cette capacité d’orientation et d’unification pour la classe ouvrière se heurte cependant à des difficultés. Ainsi la question du poids respectif des différentes catégories de population n’est pas sans faire problème. La proportion des ouvriers a baissé par rapport à celle de catégories disposant d’un statut stable. Toutefois, cette question joue particulièrement lors des échéances électorales, beaucoup moins lorsqu’il s’agit de dresser des perspectives historiques générales et de s’orienter sur cette base (d’autant, que même au plan de la quantité, le nombre d’individus directement affectés par les effets des contradictions capitalistes, restent majoritaires).

Un autre problème tient à la difficulté de s’organiser et se mobiliser lorsqu’on est menacé chaque jour de perdre son emploi, ses conditions d’existence, qu’on est soumis à la « discipline de la faim », que l’on est dans une situation où tout mène au découragement. Toutefois, si le rôle des mobilisations immédiates (faire grève, manifester) pour maintenir le plus possible les conditions de travail et de vie, n’est pas à négliger, l’essentiel de l’effort est à porter dans un autre domaine  : la reconquête d’une capacité organisatrice. Cela suppose le rétablissement de la conscience du rôle historique que peuvent et doivent jouer les classes prolétariennes, qui implique un travail d’organisation ou de réorganisation de l’ampleur de celui qui fut réalisé en France, après la défaite de la Commune, ou en Russie, à la fin du XIXe siècle.

Un de nos lecteurs, dans un témoignage publié dans ce numéro, indique à ce propos comment les activités auxquelles il participe en relation avec Germinal, lui ont permis, à l’échelle individuelle, de militer en toute conscience, avec l’idée, que non seulement cela le fait personnellement progresser, mais contribue aussi à la progression de la société tout entière.

Reconstituer un lieu politique donnant à voir les perspectives historiques

S’engager dans ce parcours dans la durée ne revient pas à abandonner les activités militantes, lorsqu’on en a. Cela ne revient pas non plus à clamer à tous vents : “la révolution est pour ce soir”, car dans les conditions d’impréparation actuelles, cette prétendue révolution tournerait en son contraire. Il ne s’agit pas non plus de se contenter de bramer “il nous faut un parti”, bien sûr qu’il en faut un, mais un véritable parti ne peut se reconstituer que si l’on a travaillé à en créer ou recréer les conditions. C’est pourquoi ce qui se présente aujourd’hui comme indispensable, c’est de travailler à orienter le sens des luttes, en saisissant ce qui est nécessaire et possible à chaque moment de l’histoire concrète. C’est pour contribuer à l’avancement de ces tâches que l’Union de lutte des classes populaires s’est constituée. Toute force qui s’associe à ces tâches fait progresser l’ensemble.

Les périodes de reflux historique de l’initiative historique des classes populaires ne sont pas éternelles, pour peu que l’on s’attelle aux tâches que la reconquête de cette initiative requiert. Des atouts existent, la conscience politique des classes populaires n’est pas annihilée, on peut prendre appui sur cette capacité, sur la volonté de comprendre la nature des phénomènes et leurs causes, de saisir ce qui est effectivement possible dans une situation concrète donnée.

Participer aux tâches historiques que requiert la situation est ainsi accessible à tous, ouvriers ou non, à ceux qui, selon la formule de Marx, veulent faire l’effort de « se hausser à la compréhension de l’ensemble du mouvement historique », à ceux qui veulent mettre en avant le bien commun de la société.

Dans un temps d’adversité, seuls quelques-uns sans doute peuvent pleinement s’atteler à ces tâches, reconstruire, en relation continue avec les préoccupations des classes populaires, un lieu politique d’orientation, indépendant. En se souvenant, que, plusieurs fois dans le passé, c’est à partir de la constitution de ces lieux forts que la marche ascendante de l’histoire a pu reprendre son cours [7].

« [Peuple, on] craignait ta puissance,
[On] est venu te désarmer,
Conserves-en la souvenance. »
d’après Peuple, réveille-toi ?, auteur anonyme (1849)

« Frères, l’idée est invincible ?
[...] On la croit morte et son tombeau redevient sa couche natale. »
Victor Rabineau, La république sociale (1849)

Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Voir le numéro 4 de Germinal : Les dangers portés par la crise générale du capitalisme.
  2. 2. Dans ses phases de prospérité, ce régime avait pu leur rétrocéder quelques miettes de ses profits. De sorte qu’aujourd’hui ces organisations entrent en rébellion, moins pour lutter contre la logique destructrice du capitalisme, ou mettre au premier plan les intérêts des catégories les plus menacées, que pour exiger un retour en arrière, à ce moment béni des “Trente Glorieuses”, au cours duquel ces miettes leur avaient été concédées.
  3. 3. À noter qu’aujourd’hui, ce ne sont vraisemblablement pas les mêmes “camps” qui ont “encouragé”, d’un côté, les soulèvements en Tunisie et en égypte, de l’autre, les “rebelles” en Libye. Dans le cas de la Libye, il peut sembler, que du point de vue des puissances en lice, il s’agisse d’une réponse du berger à la bergère. Ainsi, sur des sites qui se faisaient les porte-paroles du “camp” des puissances favorables à la déstabilisation des pouvoirs en place, en Tunisie et en égypte, on pouvait dès février-mars, se féliciter des modifications du champ stratégique qui en résulteraient. « Les rapports de force vont changer dans cette région », indiquait en ce sens un commentateur, Mohamed Hassan, dénonçant la place indue qu’y occupaient jusqu’alors les puissances d’un autre “camp” (Angleterre, France, États-Unis). En revanche, sur ces mêmes sites, lors du déclenchement des événements en Libye, la dénonciation changeait de sens  : on imputait à ces mêmes puissances, non de vouloir, comme en Tunisie, maintenir le pouvoir en place (celui de Kadhafi), mais viser à le déstabiliser (sans doute pour rétablir une partie de la donne stratégique à leur profit).
  4. 4. Selon Lénine, une situation révolutionnaire se caractérise par plusieurs facteurs : l’impossibilité pour la classe dominante de maintenir sa domination sans en changer la forme, l’aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées, l’accentuation de l’activité des masses vers une activité historique indépendante, et bien sûr l’existence d’une classe révolutionnaire et sa capacité à orienter le mouvement de larges masses. Encore Lénine tient à préciser que toute situation révolutionnaire n’aboutit pas à une révolution. Voir Lénine, La faillite de la deuxième Internationale.
  5. 5. Cet aspect de la disposition concrète des forces de classes a déjà été abordé dans de précédents numéros de Germinal. Il semble maintenant que par une sorte de “transmission de pensée”, plusieurs groupements politiques, qui auparavant, n’avaient pas vraiment mis au cœur de leur argumentation cette question, s’en préoccupent désormais.
  6. 6. L’intérêt commun ne résulte pas de l’addition des intérêts particuliers des différents groupes sociaux.
  7. 7. Les cercles d’études sociales constitués par Jules Guesde, quelques années après la défaite de la Commune, regroupaient peu de monde, ils contribuèrent cependant à la reconstitution de puissantes organisations ouvrières en France à la fin du XIXe siècle. Il en était de même en Russie pour l’Union de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière, qui, en 1895, ne regroupait avec Lénine qu’un nombre restreint de militants. Cette Union joua pourtant un rôle pionnier pour l’organisation ultérieure des ouvriers et paysans qui devait conduire à la révolution de 1917.

Conférence débat : présentation de Germinal numéro 5

6 janvier 2011

Devant la situation qui continue à se dégrader pour une grande partie de la société, il est plus que jamais important de rappeler qu’il n’y a que la classe ouvrière qui peut défendre les intérêts de l’ensemble de la société.


La reprise de l’initiative par celle-ci est donc indispensable pour atteindre le but historique : l’instauration d’un régime vraiment social.


Lors de la présentation du journal GERMINAL n°5, nous aborderons cette question et plus particulièrement l’importance de la disposition des forces de classes pour continuer à mener ce combat sans se laisser entraîner sur le terrain d’autres classes.


De plus nous présenterons la publication que nous avons sortie avec les éditions inclinaison sur « Jules GUESDE, éducateur et organisateur du peuple».


Le mercredi 26 janvier 2011 à 20h à notre siège social

1 avenue de la Commune de Paris

69700 GIVORS.


Bien cordialement


S. TEISSIER

Actualité du socialisme français au XIXème siècle

1 décembre 2010
La Société Populaire d’Education et les éditions inclinaison vous invitent à une présentation suivie d’un débat :

Actualité du socialisme français du XIXème siècle – Louis Blanc – François Vidal – Jules Guesde

Lundi 13 décembre à 19h30
Maison des passages
44 rue Saint Georges à LYON (quartier du vieux Lyon)


Nous vous présenterons aussi l’ensemble de nos travaux et publications et nous serons heureux de vous offrir le verre de l’amitié.

Retraites. Les différents régimes. Données historiques

1 novembre 2010

Pour se donner les conditions de maîtriser l’avenir, et de transformer les conditions du monde existant, il est nécessaire, quels que puissent être nos souhaits, de voir d’abord la réalité pour ce qu’elle est, qu’il s’agisse de la question des retraites ou de toute autre question. A cet égard, ni le gouvernement, ni les Partis de gauche et les organisations syndicales n’ont vraiment donné aux travailleurs les moyens d’analyser toutes les facettes du problème posé, bien qu’ils en connaissent parfaitement toutes les données. Pour y voir clair, il est nécessaire d’en disposer.

Les éléments que nous avons regroupés ici dans cet objectif ne sont cependant pas basés sur une recherche propre des rédacteurs de Germinal. On s’est borné à ordonner un certain nombre de documents disponibles, notamment ceux des organisations syndicales. Certaines erreurs de détail peuvent de la sorte être relevées, sans que cela porte cependant tort à l’analyse d’ensemble.

I–Connaître la diversité des régimes actuels de retraite

Si l’on se basait sur l’un des mots d’ordre lancés lors des manifestations contre la réforme des retraites, « Tous ensemble »,    on pourrait s’imaginer que le système des retraites français est uniforme. Il n’en est rien. Il existe une multitude de régimes (plus d’une soixantaine), dont certains sont en voie d’extinction. Ces régimes sont différents tant dans leurs origines historiques que par leurs caractères fondamentaux et les avantages qu’ils prodiguent ou non.

Ces différences recoupent plus ou moins la division de la société en classes. Une première grande distinction existe entre régime général [1] (pour l’essentiel les salariés ouvriers et employés du privé), et, des régimes plus favorables hors du droit commun, pour les personnels qui sont régis par un statut ou des règles particulières : fonction publique et régimes spéciaux (notamment SNCF, RATP, industries électriques et gazières et autres sources d’énergie – dont raffineries –, aéronautique, radio télévision publiques, etc.). La fonction publique elle-même se différencie selon que les salariés dépendent directement de l’état, de la fonction hospitalière ou de la fonction territoriale, qui ne bénéficient pas exactement des mêmes avantages. Il faut en outre considérer qu’il existe de plus en plus de personnels non statutaires dans le secteur public.

D’autres catégories sociales ont leurs régimes propres, notamment les producteurs indépendants (agriculteurs, artisans, commerçants). Ceux-ci ont longtemps été extérieurs au régime général, ils y sont pour l’essentiel intégrés, mais les modalités de règlement de leur retraite restent plus défavorables [2]. Les cadres du privé, affiliés au régime général, bénéficient pour leur part d’une caisse de retraite complémentaire spéciale. Enfin, les professions libérales (médecins, dentistes, avocats…) ont leur propre caisse.
Ainsi tous les travailleurs ne sont pas « égaux » face à la retraite, selon que celle-ci relèvent du régime général, de régimes spéciaux, ou de caisses particulières (âge de départ de l’emploi, âge d’entrée et donc nombre d’annuités qu’il est possible d’acquérir, salaire qui sert de référence pour le calcul de la pension, mais aussi longévité après la retraite : celle des ouvriers est de cinq ans inférieure à celle des cadres et des professions intellectuelles).

En revanche, quel que soit le régime de retraite dont bénéficient les différentes catégories sociales, les valeurs des prestations reçues sont prélevées à une seule et unique source. La “répartition” ne peut être faite que sur la base de la richesse sociale effectivement produite dans un pays donné. Qu’il s’agisse des cotisations des salariés ou du patronat, ou de l’apport du budget de l’état, on ne peut “répartir” que la richesse créée par le travail vivant des producteurs (ouvriers, techniciens, artisans, agriculteurs, seuls créateurs de valeur). Quels que soient les projets alternatifs proposés pour résoudre le problème pour assurer la pérennité des différents régimes de retraites, il faut d’abord partir de cette donnée [3].

Modes de financement

Le régime commun des retraites comporte en France trois étages : les régimes de base obligatoires, les régimes de retraite complémentaire obligatoires, et l’épargne retraite collective et individuelle. Trois principes différents régissent ce régime : capitalisation, répartition, et le cas particulier de la fonction publique. Le régime général obligatoire est pour l’essentiel basé sur le principe de la répartition, ceci depuis 1941 et 1945.
–Selon le principe de la retraite par capitalisation, devenu secondaire en France, les employeurs et les travailleurs versent des cotisations à une caisse qui les place sur le marché financier et distribue les résultats sous forme de pension. Pour l’épargne non obligatoire, chacun peut payer la cotisation qui lui convient, si elle est élevée, elle donne des droits à une pension plus élevée. Le problème posé par le principe de capitalisation touche à la rentabilité et la sécurité des placements, financiers notamment, effectués par les Caisses ou les institutions d’assurance.
–Dans le cas de la retraite par répartition du régime général, les caisses de retraite sont alimentées par les cotisations versées par les travailleurs et les employeurs. C’est un principe de mutualisation entre générations : les cotisations des travailleurs actifs et des employeurs financent les pensions des retraités. Ce système pose le problème suivant : les ressources des caisses, le taux de cotisation, et surtout le nombre actuel de travailleurs actifs, suppose un rapport satisfaisant avec le nombre de retraités. Il n’y a pas en effet dans ce cas de tirelire dans laquelle chacun conserverait ses cotisations dans l’attente de ses vieux jours. Théoriquement, l’état ne devrait pas avoir à intervenir dans le financement du système par répartition, mais depuis plusieurs décennies il est contraint de combler les déficits des Caisses, comme celles des régimes spéciaux, le comblement de ce déficit représente une part croissante de la dette du pays.
– Bien que les fonctionnaires versent des cotisations, leur régime ne relève pas vraiment du principe de répartition. Il s’agit, contrairement au privé, d’un régime unique (commun aux fonctionnaires et aux militaires). Les fonctionnaires n’ont pas de caisses de retraite (le cas est différent pour les fonction hospitalière et territoriale qui ont des caisses propres). A l’égard de la fonction publique, il y a engagement de l’état de payer une pension aux anciens fonctionnaires, engagement inscrit chaque année sur le Grand Livre de la Dette publique. Le montant des prestations accordées aux retraités n’est pas déterminé par celui des retenues acquittées pendant leur activité. L’état couvre la plus grande partie du financement. Les crédits nécessaires sont votés chaque année dans la loi de finances et inscrits aux budgets des ministères. Aucun budget cependant n’est identifié en tant que tel pour l’ensemble des retraites de la fonction publique de l’état [4]. Le Code des pensions de la fonction publique a été plusieurs fois modifié et complété depuis 1945, suite aux actions revendicatives. Une loi de 1948 fixe que l’augmentation de la pension est automatique à chaque revalorisation générale des traitements.

S’agissant des régimes spéciaux, ceux-ci prévoient en général un départ en retraite plus précoce que dans le régime général, ce qui pouvait répondre à des conditions spécifiques de travail (spécificité qui souvent peut avoir disparu). Mais il est vrai que les conditions de travail pénibles sont aussi le lot des travailleurs du régime général. D’autres problèmes se posent pour ces régimes, notamment l’évolution démographique, dans certains cas, le nombre de retraités y dépasse déjà ou dépassera bientôt le nombre de cotisants. Ce qui contraint ici aussi l’état à combler le déficit.
–L’ensemble du système peine à équilibrer ses comptes depuis les années 1980 et le budget de l’état est sollicité pour combler les “trous” [5]. En outre, une autre difficulté tient à ce que l’on peut assez facilement prévoir les besoins (ce qu’il faudra verser chaque année), tandis qu’on ne peut prévoir vraiment les ressources assurées par la répartition, qui dépendent de l’activité économique [6]. La retraite par capitalisation dépend aussi pour partie de cette activité, en outre, on doit tenir compte dans ce système des taux d’intérêt et des risques encourus par les placements hasardeux.

Ainsi, pour les différents régimes et caisses, le volume global disponible année après année pour le paiement des retraites dépend de l’activité économique du moment et non des cotisations passées. Le fait pour l’état de combler chaque année le déficit ne résout pas le problème, il augmente la dette de la nation (des contribuables, et donc en fin de compte des producteurs), reportant la difficulté sur les générations à venir, qui devront payer le remboursement de la dette. Sans compter que lorsque la dette devient trop importante et que l’activité économique d’un pays s’effondre, l’état peut faire « faillite » (voir le cas de la Grèce), et alors on ne peut plus assurer le paiement des retraites, que celles-ci soient adossées principalement aux cotisations des salariés ou du capital, ou au budget de l’état.

II–Régime général et régimes spéciaux : deux historiques distincts

Contrairement à ce que la formulation «régime général» laisse entendre, il n’existe pas vraiment de régime général des retraites, mais au moins deux régimes distincts, le régime dit général (pour l’essentiel salariés du privé), et les régimes qui se placent hors du droit commun (fonction publique, régimes spéciaux). Ces deux régimes n’ont pas la même logique et ne procèdent pas d’une même origine. Ils se développent séparément, bien que depuis 1953 les divers gouvernements aient tenté d’engager un processus d’alignement des différents régimes sur le régime général (tentatives qui pour l’essentiel ont échoué, face aux protestations des fonctionnaires et salariés des régimes spéciaux, qui plusieurs fois ont su entraîner dans leur mouvement les salariés du privé, lorsque ceux-ci se trouvaient menacés en même temps).

Fonction publique et assimilée

Les droits particuliers acquis par les fonctionnaires sont précocement liés à la place spéciale qu’ils occupent dans la société, en relation avec les fonctions de souveraineté de l’état, armée, marine, fiscalité. Sur cette base, la fonction publique s’est constituée en “corps social” particulier, avec sa mentalité, ses règles propres.

Dès 1673 un édit royal fait bénéficier les officiers de la marine royale d’une pension de vieillesse. En 1775, ce sera au tour du personnel de la Ferme générale (perception des impôts).

Lors de la Révolution française, une loi de 1790 propose que soit instaurée une pension pour les fonctionnaires de l’état sur la base de trente ans de services effectifs, ceci dès l’âge de cinquante ans (la durée de vie moyenne est alors plus courte). Cette loi n’est pas réellement appliquée, mais elle pose les principes des régimes spéciaux qui seront progressivement proposés dans la première moitié du XIXe siècle. Les grandes idées autour desquelles s’ordonne la fonction publique contemporaine seront en effet progressivement formulées au cours de ce siècle et du suivant.

Sous l’Empire, un appareil administratif plus efficace et uniformisé se met en place, les corps sont divisés en grades successifs, assortis d’une rémunération croissant avec l’avancement. En 1802, est créé un fonds de retenue sur les salaires pour les professeurs qui leur permet de bénéficier d’une faible pension. En 1808, des caisses particulières sont créées pour les personnels de la Comédie française et de la Banque de France.

En 1831, des lois fixent le régime de retraite des militaires. Le droit à pension est acquis après trente ans de service effectif dans l’armée de terre et vingt-cinq ans dans la marine.

En 1850, une loi crée la Caisse des retraites pour la vieillesse (future Caisse nationale des retraites – lois de 1884 et 1886). Cette Caisse fédère une vingtaine de caisses pour fonctionnaires et personnels de grandes branches stratégiques (mines, chemin de fer, forges).
En 1853, les différents régimes de retraite des fonctionnaires sont fusionnés. Une loi unifie l’ensemble des pensions civiles et militaires des fonctionnaires d’administration centrale. Le Trésor est désormais en charge du versement de l’ensemble des pensions des agents publics. C’est la base de l’actuel code des pensions. Mais la pension de retraite est alors très faible.

En 1876, les instituteurs sont versés dans le service actif, qui autorise un départ à la retraite plus précoce.
En 1894, une loi institue une Caisse de retraite obligatoire pour les mineurs, en 1897, pour les travailleurs des Arsenaux et de l’armement, en 1909 une caisse pour les cheminots du réseau ferré de l’ état.

En 1924, une loi prévoit des améliorations pour l’accès des fonctionnaires à la retraite.

La question du statut particulier des fonctionnaires

Dès le XIXe siècle, se précise ainsi le principe d’un statut spécial des fonctionnaires par rapport au reste de la population active. Ce sont les militaires qui sont les premiers à introduire la notion de statut, dès 1834. Par la suite divers corps de fonctionnaires civils (enseignants, ingénieurs) seront régis par des textes particuliers. L’idée se développe que les agents de la puissance publique ne se trouvent pas, vis-à-vis de l’état, dans une situation contractuelle, mais dans une situation statutaire.

Après des règlements encore partiels régissant la fonction publique, de nouveaux statuts particuliers seront progressivement mis en place dans des établissements assumant des fonctions d’utilité publique et des secteurs stratégiques de production. S’agissant du statut général de la fonction publique, des projets sont déposés, sans succès, en 1909 et en 1920, la plupart des syndicats étant alors opposés à une systématisation des différents régimes dans un statut unique. Dans la vague des réformes portées par la Libération une loi du 19 octobre 1946 promulgue le statut général des fonctionnaires, loi complétée par celles du 13 juillet 1983 et du 11 janvier 1984.

La situation statutaire des fonctionnaires présente certains traits comparables avec ceux des “états” et “corps” d’Ancien Régime, dans la mesure où ils se positionnent pour partie hors du droit commun, et surtout hors des règles marchandes de l’achat et de la vente de force de travail. Comme l’indique le terme même de “titulaire”, les fonctionnaires d’état disposent de quelque chose qui s’apparente à un “titre de propriété” les autorisant à percevoir leur vie durant un prélèvement garanti sur la richesse publique. Affectés à un “corps”, ils sont “propriétaires” de leur grade, puis, lors de leur cessation d’activité, “propriétaires” d’un “titre” de pension.

Les régimes « vieillesse » des travailleurs ordinaires

Les systèmes de retraite pour les salariés ordinaires et les producteurs indépendants du privé relèvent d’une autre origine historique.
Pour la grande majorité des travailleurs de l’industrie, le principe d’une ressource pour les “vieux jours” s’impose tardivement [7].
Du Moyen âge jusqu’à la fin du XIXe siècle en France, il n’existe pratiquement rien de prévu pour assurer la vieillesse des paysans et ouvriers ordinaires. Pour beaucoup d’entre eux, le problème ne se pose même pas, l’espérance de vie moyenne (sans même tenir compte des enfants morts à la naissance) ne dépassant pas l’âge moyen de la retraite actuelle. Pour ceux qui survivent, certains continuent de travailler, les autres ne peuvent compter que sur la solidarité familiale, l’entraide corporative ou la charité. (Il en est ainsi dans de nombreux pays du monde aujourd’hui encore.)

Certains ouvriers, notamment les compagnons des corporations bénéficient parfois cependant de sociétés de secours mutuel.
Lors de la Révolution française, l’idée de développer un système de secours à assurer aux vieillards se fait jour, sans grande possibilité de réalisation pratique à un large échelon. Il s’agit encore de concevoir ces secours sous l’angle de la «bienveillance » publique, se substituant à la charité chrétienne.

En 1804, de premières associations de secours mutuel ouvrier, héritières de l’entraide corporative, se constituent. Elles seront reconnues par l’état sous la monarchie de Juillet, sans que celui-ci n’y apporte le moindre concours. En 1833, pour les instituteurs, qui ne sont pas encore intégrés à la fonction publique, une loi pose les fondements d’une Caisse d’épargne et de prévoyance par capitalisation, avec retenue de 1/20e du salaire, ce qui assure une maigre pension.

En 1850, la loi du 2 juin crée une Caisse nationale de retraite, non obligatoire, qui recueille les versements de cotisants volontaires, sur la base de cette capitalisation une rente peut leur être allouée à partir de 50 ans. Elle est garantie par L’état, mais celui-ci ne participe pas à son financement. Cette caisse intéresse surtout la petite bourgeoisie, les travailleurs ordinaires n’ont pas les moyens de cotiser. A la fin du siècle elle ne concernera que moins de 10% des plus de soixante ans.

Quelques patrons paternalistes enfin organisent un système de prise en charge de la vieillesse, essentiellement pour leur personnel qualifié. A partir de la fin du XIXe siècle, dans certains secteurs : mines, chemins de fer, armement notamment (futurs régimes spéciaux) des caisses de retraites par capitalisation se mettent en place.

La loi de 1910

–L’Allemagne de Bismarck avait créé en 1883 le premier système obligatoire de retraites pour les salariés du privé, financé par la capitalisation de cotisations ouvrières et patronales. Dans un contexte historique et social différent, le principe d’une cotisation obligatoire des salariés et des patrons est introduit en France par la loi de 1910, portant sur les « Retraites ouvrières et
 paysannes » (ROP). Elle est prônée par des membres du Parti Radical. En fonction de cette loi, chaque assuré détenait un compte individuel sur lequel étaient portées ses cotisations et les rentes qu’elles produisaient.

Ce projet fut combattu par le patronat, qui dénon-çait des charges inacceptables. Mais il fut aussi combattu par le principal syndicat d’alors, la CGT, et par des sociétés de secours mutuels, qui ne voulaient pas voir l’état s’immiscer dans leurs affaires. L’obligation de cotisation sera annulée en 1911. Le système finira cependant par toucher trois millions de personnes (sur huit millions de salariés et une population de quarante millions de personnes). La Première Guerre mondiale portera un coup définitif à ce système, en raison de l’afflux d’anciens combattants et des dépréciations monétaires (mobilisés en 1914, les cotisants, ne purent assurer leurs versements, les caisses firent faillite, et les cotisants perdirent l’ensemble des sommes versées).
– Entre 1928 et 1930, un ensemble de lois généralisent jusqu’à un certain point les assurances sociales pour les salariés de l’industrie et du commerce, toujours par capitalisation (donc sans apport théorique de l’état). Un régime spécial est aussi créé pour les agriculteurs.
–La coalition du Front Populaire qui accède au pouvoir en 1936 avait un projet de retraite pour les « vieux travailleurs », mais compte tenu des difficultés économiques de l’époque (crise, récession), cette réforme ne put être mise en place.
–C’est en fait en 1941, sous le Régime de Vichy que se formalise le premier régime de retraite obligatoire par répartition, qui modifie le système de retraite français jusque-là fondé sur la capitalisation. L’état français, aidé par d’anciens dirigeants de la CGT, y affecte les fonds de retraite capitalisés depuis 1930. Ce choix du principe de répartition aurait résulté d’un calcul à court terme de l’état qui, ayant des difficultés à collecter les impôts, aurait décidé de confisquer les sommes gérées par les systèmes obligatoires de retraite par capitalisation.

Création de la Sécurité sociale à la Libération

Après la Libération, le Conseil National de la Résistance (CNR) présente un programme ambitieux de réforme. Sous l’égide du général de Gaulle, l’Ordonnance du 4 octobre 1945 crée la Sécurité Sociale. Selon les préconisations de son concepteur Pierre Laroque, celle-ci se trouve financée par les cotisations patronales et cogérée par les instances syndicales et patronales. Le principe de répartition est conservé. La branche vieillesse de la Sécurité Sociale assure alors une pension, de 20% du salaire si la retraite est prise dès 60 ans, ou de 40% à 65 ans, âge légal de la retraite. La faiblesse de cette retraite du régime général amènera la création en 1956 d’un fonds spécial, alimenté par la vignette automobile et d’un “minimum vieillesse” en 1959, de l’ordre du tiers du SMIG.

L’ordonnance de 1945 et la loi de 1946 prévoyaient un système de retraite universel, mais le régime des fonctionnaires et les autres régimes spéciaux (agents de l’état et assimilés) qui se sont multipliés entre temps sont d’abord maintenus à titre provisoire (ordonnance du 4 octobre 1945), puis définitivement, face au souci de maintenir les prérogatives des intéressés. D’autres régimes spéciaux de retraite se mettent en place : SNCF, RATP, EDF GDF, etc. Par un décret du 10 septembre 1952, les pensions de retraite pour les fonctionnaires d’outre-mer sont en outre majorées.

Des régimes professionnels d’assurance vieillesse sont aussi créés pour les travailleurs non salariés, les indépendants : artisans, commerçants et industriels, ainsi que pour les professions libérales. Ils se voient accorder en 1948 le droit de créer et gérer des caisses autonomes. Le régime des exploitants agricoles, géré par la mutualité sociale agricole, est consacré par la loi du 10 juillet 1952.

III–évolution du régime général et tentatives d’alignement des régimes spéciaux sur celui-ci

Selon l’Ordonnance d’octobre 1945, rappelons-le, les régimes spéciaux devaient être maintenus à titre provisoire. Mais leur spécificité tendra à devenir permanente.

En 1953, sous le gouvernement Laniel, une proposition vise à rapprocher du régime général les divers régimes spéciaux, services publics et entreprises nationalisées, jugés trop généreux. Dans le même temps, on envisage de reculer l’âge de départ de la retraite en raison de l’accroissement de l’espérance de vie. Cette proposition de réforme déclenche (déjà à l’époque) un puissant mouvement de grève (4 millions de grévistes) qui, partant du “public” et des régimes spéciaux, entraîne les travailleurs du “privé”, paralysant la France en plein milieu des vacances. Cette proposition est aussitôt retirée. Pierre Mendès-France, qui succède à Laniel, indiquera que plus que la proposition de réforme elle-même, ce mouvement signalait une grande inquiétude et un découragement du pays.

En 1962, Pierre Laroque, considéré comme le « père fondateur » de la Sécurité Sociale, publie un rapport où il fait état des dangers encourus par les régimes de retraite, en raison de l’évolution démographique. Ce texte sera oublié et les choses suivront leur cours.
La loi Boulin promulguée en 1971 fait toutefois passer de 120 à 150 le nombre de trimestres à prendre en compte pour faire valoir ses droits à la retraite dans le régime général.

En 1972, il est procédé à la généralisation obligatoire des cotisations aux Caisses complémentaires couvrant tous les salariés du secteur privé, augmentant ainsi notablement le montant prévisible de leurs retraites.

En 1974, les salariés de l’agriculture, secteur en fort déclin (où se développe le déficit des cotisations par rapport aux retraités) sont intégrés à l’ARCCO (Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés).

En 1983, sous la présidence de François Mitterrand, l’âge de départ en retraite est abaissé à 60 ans, si le nombre d’années de cotisation requis est atteint à cet âge, l’âge légal demeurant toutefois fixé à 65 ans. De nombreux départs en pré-retraite, notamment dans le secteur des mines et de la métallurgie, étaient censés permettre de résorber le chômage, ce qui ne se révélera pas réaliste.

les questions économiques et démographiques. le rapport cotisants/retraités

Les dispositifs d’amélioration relative du montant des retraites pour le régime général et assimilé, ont pu se développer sous les « trente Glorieuses ». Le salariat s’était alors répandu plus largement sous la forme d’emplois stables, parfois à vie, même dans le privé.
Depuis les années 70 toutefois, des modifica-tions sont intervenues tant dans le secteur productif que dans le régime salarial et la démographie. La relative croissance économique, l’emploi stable sur lequel s’était fondé le système n’est plus qu’un souvenir, les travailleurs connaissent des périodes d’alternance entre activité et chômage, des changements d’entreprise, de profession ou de spécialité.
Par ailleurs le “baby boom” d’après guerre (850 000 naissances en 1945 contre 550 000 avant la guerre) n’est pas sans incidence sur le nombre prévisible de retraités par rapport aux cotisants. Dans le même temps, l’espérance de vie a augmenté, malgré de grandes différences entre catégories sociales (à 60 ans, environ 22 ans d’espérance de vie pour un ingénieur, 17 ans pour un manœuvre).

Il faut donc verser une retraite à un plus grand nombre de personnes, pendant plus d’années, le rapport des retraités au nombre de cotisants tendant à augmenter dans des proportions importantes [8]. Qui plus est, du fait de la croissance économique passée, le montant des pensions de retraite, à verser est calculé sur la base des cotisations des années fastes.

L’ensemble du système (régime général et régimes spéciaux) ne peut plus dès lors reposer vraiment sur le principe de la répartition stricte. Depuis les années 1980, le budget de l’état est sollicité pour combler le déficit des caisses [9]. Dans le même temps le paiement des pensions des fonctionnaires tend aussi à accroître le montant de la dette publique.

Dès lors, après le cri d’alarme précocement poussé en 1962 par Pierre Laroque, une dizaine de Livres blancs posant la question de la pérennité du régime des retraites se multiplient émanant de divers courants politiques, dont celui de Michel Rocard en 1991. Ces Livres blancs ne donnent pas lieu immédiatement à des réformes.

En 1991, pour aider à combler le déficit, est instaurée la Contribution Sociale Généralisée (CSG) à laquelle seront assujettis les retraités, la Contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS), sera par la suite retenue sur le revenu des retraités.

En 1993, Edouard Balladur, fait publier en plein mois d’août une Ordonnance qui fait passer la durée de cotisation de 37,5 ans à 40 ans pour les salariés du privé. Une décote de 10% est instaurée par année manquante et les pensions sont indexées sur les prix et non plus sur les salaires. La fonction publique et les régimes spéciaux ne sont pas directement touchés et il n’y aura pratiquement pas de réactions à ce coup de force. Faut-il rappeler que venant de ces catégories, le “tous ensemble” se révèle alors plus que timide.

En 1995, la réforme engagée par le gouvernement d’Alain Juppé prétend rapprocher le régime général et les régimes spéciaux (notamment ceux des cheminots). Cette réforme échoue face au grand mouvement de protestation de l’automne, qui entraîne à la suite des cheminots une partie importante de la population.

La gauche, au pouvoir à partir de 1997 n’entreprend pas de vraie réforme en raison du répit accordé par la croissance économique. Une loi de 1999 portant sur le financement de la Sécurité Sociale crée néanmoins un fonds d’investissement, dénommé Fonds de réserve pour les retraites (FRR).

Lors du Conseil européen de Barcelone, en mars 2002, injonction est faite aux Etats membres de fixer l’âge moyen de départ en retraite à soixante-trois ans à l’échéance de 2012, et d’encourager sans délai, les “plans d’épargne professionnels” (hors principe de répartition).
En 2003, la loi Fillon, introduit pour les fonctionnaires l’alignement progressif de la durée de cotisation requise pour bénéficier d’une pension à taux plein sur celle du régime général. Elle instaure une transition progressive de la durée de cotisation de tous les régimes vers 42 ans, sauf les régimes spéciaux. Cette réforme prévoit un régime particulier pour ceux qui ont commencé à travailler avant 18 ans. En 2008, la Commission de garantie des retraites préconise le principe d’un allongement de la durée de cotisation en fonction de l’allongement de l’espérance de vie.

la réforme de 2010

Dans la lignée des précédents projets, cette réforme, vise, du moins dans le texte, à maintenir le principe du régime par répartition en tenant compte de l’évolution démographique. Il s’agit dans cet objectif de reculer l’âge légal de départ à la retraite et à aligner jusqu’à un certain point les régimes spéciaux sur le régime général.

Il est prévu pour le régime général, l’ouverture des droits à la retraite à 62 ans pour ceux qui partent aujourd’hui à 60 ans (67 ans pour un taux plein), ceci à l’horizon 2018. Ce recul de l’âge légal s’applique aussi aux fonctionnaires, et pour ceux qui relèvent de la “catégorie active”, le passage est à 52 ans lorsque l’âge d’ouverture des droits est actuellement à 50 ans, et à 57 ans lorsque l’âge actuel est à 55 ans. Pour le public il y a aussi alignement de l’ouverture des droits à la retraite sur celle du privé. Pour les travailleurs relevant des régimes spéciaux (beaucoup aujourd’hui partent entre 50 et 55 ans), il y a également relèvement de l’âge à l’ouverture des droits. Si l’on se souvient de la difficile histoire des réformes concernant ces régimes particuliers, on saisit que de telles “atteintes” à des droits qu’ils estimaient acquis, couplées avec celles portant sur le régime général, devaient nécessairement conduire à mettre le feu aux poudres.

A noter que dans ce projet de réforme, des mesures sont prévues pour moduler l’âge d’ouverture des droits, mais pour un nombre limité de salariés en situation d’usure professionnelle. Il est aussi envisagé de prévenir la “pénibilité” du travail. Pour les seniors des mesures d’aide à l’embauche sont prévues pour le recrutement des demandeurs d’emploi des plus de 55 ans. Des pistes imprécises sont esquissées pour l’amélioration de la couverture des chômeurs non indemnisés, pour l’insertion des jeunes sur le marché du travail, pour l’amélioration des retraites des femmes, des agriculteurs, etc.

Outre le rééquilibrage comptable qui pourrait résulter du recul de l’âge légal de liquidation des droits à la retraite, des propositions de financement supplémentaires sont envisagées : prélèvement de 1% sur la dernière tranche d’impôt sur le revenu, augmentation de un point sur les plus-values de cessions mobilières et immobilières, augmentation des prélèvements sur les stock options et les retraites chapeaux, suppressions de deux “niches fiscales”, etc.

Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Les travailleurs assujettis au régime général sont régis par un droit contractuel, de type “marchand” (vente et achat de la force de travail), sans garantie d’emploi
  2. 2. Le problème pour ces catégories était le taux de cotisation, elles devaient acquitter une part salariale plus une part patronale. Ce qui fait qu’elles ont adhéré tardivement aux organismes de retraite. Les droits à pension modestes qu’elles ont acquis les poussent encore aujourd’hui à retarder leur départ en retraite, d‘autant que s’ajoute pour elles la question de transmission du capital que représente l’installation ou l’exploitation.
  3. 3. On ne peut ici développer les bases théoriques de ce problème. On peut se procurer un texte établissant ces bases en écrivant à la rédaction de Germinal (envoyer deux timbres pour participation aux frais d’expédition).
  4. 4. Les dépenses induites par la fonction publique (salaires, cotisations et prestations sociales, pensions) représenteraient 43% du budget de l’état.
  5. 5. En outre, compte tenu de l’évolution différente du nombre de cotisants par rapport aux retraités, selon les secteurs et les caisses, un mécanisme complexe de compensation démographique existe, tenant compte du fait que le nombre de nouveaux cotisants peut être inférieur au nombre de retraités, alors que d’autres branches ont gagné des cotisants sans avoir encore beaucoup de pensions à payer.
  6. 6. L’ensemble des prestations vieillesse s’élevait à 228,6 milliards d’euros en 2007, dont 83,6 pour le régime général soit 36,6% de la valeur pour 52,5% du nombre de pensions. Cela correspond à 12,1% du PIB et à 23,4% des rémunérations des salariés cette même année.
  7. 7. Et même lors de la création de la branche vieillesse de la Sécurité Sociale, beaucoup de producteurs indépendants restent longtemps à l’écart de ce régime, compte tenu du montant des cotisations qui leur sont demandées.
  8. 8. Les projections montreraient un déséquilibre croissant entre les nombres des actifs et des retraités : 121 retraités prévus pour 100 cotisants en 2050 (chiffres donnés sous toute réserve puisqu’il est impossible de prévoir les données de l’économie à cette échéance).
  9. 9. Les comptes à court terme de la branche vieillesse de la Sécurité sociale, en particulier ceux du régime général, faisaient état d’un déficit de 4,6 milliards d’euros en 2007 et de 5,7 milliards d’euros en 2008.

De la crise de 1929 à 1939 (réaction, fascisme, sursaut populaire, guerre mondiale)

1 novembre 2010

Sans penser que les situations sont en tous points identiques, il existe entre les conditions actuelles et celles qui ont suivi la crise de 1929, des points communs, mais aussi des points différents, qui rendent la comparaison riche d’enseignements.
Dans les deux situations, celle liée à la crise de 1929 et la situation actuelle, la nature capitaliste de la crise est la même, dans les deux cas elle survient après une phase de prospérité relative qui avait permis que soient concédés quelques avantages sociaux. Dans les deux situations, il y a imbrication entre les contextes nationaux et internationaux, qui conduisent à un aiguisement des contradictions sociales, de classes, et des contradictions entre puissances impérialistes. Toutefois, entre la situation liée à la crise de 1929 et la situation actuelle, de grandes différences existent, on le verra, notamment dans ce que l’on pourrait nommer « la disposition des forces de classes» et leur organisation, tant au plan mondial qu’au plan national.

Analogies et différences entre les suites de la crise de 1929 et la situation actuelle.
Données d’ensemble

On va essayer de marquer les points communs et les différences qui peuvent se faire jour entre les deux situations.
Au plan intérieur, après la crise de 1929, dans tous les pays, de régime démocratique ou non, les travailleurs sont confrontés à une crise générale de longue durée du régime capitaliste, se traduisant par le marasme de l’activité industrielle, le développement du chômage, la baisse du temps travaillé et du salaire effectif, des mesures à l’encontre de la main-d’œuvre étrangère. Comme dans la situation actuelle, le débat entre protection de la production et du marché national, et, libre-échange mondial est à l’ordre du jour. Face à la crise, après 1929 comme actuellement, il est question de trouver des moyens de réduire le déficit de l’État, de rétablir l’équilibre financier, et donc de réduire des dépenses sociales, de limiter le nombre des fonctionnaires. La France, comme les autres pays, est travaillée par des scandales financiers, des affaires de corruption, la déconsidération des appareils politiques, l’agitation aux extrêmes, des tentatives de recomposition des forces politiques. Après 1929, comme aujourd’hui les mouvements sociaux sont en partie défensifs. Dans le cas français, dans la situation de crise après 1929, avec le Front Populaire, ces mouvements sociaux permettront cependant d’opposer une digue, malheureusement peu durable, au mouvement général de régression économique, sociale et politique.

Le contexte international de la crise de 1929 est, par certains aspects, comparable au contexte actuel. La crise de surproduction capitaliste, dont les premières manifestations datent des années d’après la Première Guerre mondiale, a abouti comme aujourd’hui à une crise financière. La concurrence entre puissances capitalistes s’est aggravée. Au plan politique, la question des alliances entre puissances se pose, en cette période autour de 1929, dans des termes plus ou moins comparables à ceux d’aujourd’hui, ce qui n’empêche pas comme aujourd’hui, la concurrence et la lutte entre les puissances supposées “amies”. La “nécessité” de construction d’une Union européenne, qui allait de pair avec le rapprochement franco-allemand, était déjà à l’ordre du jour. En dépit des divergences entre puissances européennes, cette volonté de construire l’Europe signifiait d’abord volonté de contrer la concurrence américaine.

En relation avec la rivalité économique, les puissances vaincues de la Première Guerre mondiale, au premier chef l’Allemagne, avant même la prise du pouvoir par les nazis, alternent manœuvres diplomatiques, conflits locaux et coups de force en vue de reconquérir et gagner de nouvelles zones d’influence dans le monde. D’abord sous le couvert de « l’amitié » entre les peuples, puis de l’agression plus ou moins ouverte, à partir de 1933.

La volonté hégémonique de l’Allemagne pour son “expansion vitale” et le repartage des zones d’influence dans le monde trouvera son aboutissement avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Par rapport à la situation actuelle, de profondes différences existent cependant entre les conditions liées à la crise de 1929 et celles d’aujourd’hui.

Au plan international au cours des années 30, les manœuvres de repartage du monde se faisaient plus ouvertement qu’aujourd’hui. La menace d’une nouvelle guerre mondiale était davantage visible, ce qui d’une certaine façon facilitait une contre-offensive populaire (la plupart des courants politiques cependant tendaient à masquer ou minimiser ce danger). En outre, il existait alors une alternative au capitalisme, l’existence d’une puissance socialiste (Union Soviétique), ouvrant aux peuples une perspective concrète, et donnant les conditions d’une organisation politique unificatrice.

La réaction politique s’affirmait elle aussi plus ouvertement qu’aujourd’hui, notamment avec l’instauration du fascisme en Allemagne et de régimes autoritaires dans de nombreux pays, en particulier dans une partie de l’Europe centrale. A noter cependant que la réaction ne se présentait pas le plus souvent comme “de droite”, mais spéculait sur les mécontentements, jusqu’à arborer un masque « révolutionnaire », voire « socialiste » (le mot nazi ne signifiait-il pas en effet National-Socialisme, et le régime de Pétain ne se posait-il pas comme « révolution nationale »).

D’une certaine façon cependant, face à une menace ouverte, une certaine unification des classes populaires pût tardivement se réaliser, plus particulièrement en France. Le danger du nazisme en Allemagne et les menaces d’agression que cette puissance faisait peser permirent une mobilisation politique assez large (sans que pourtant l’unité ne parvienne à se maintenir durablement). L’objet central de la lutte se présentait alors clairement : résister à la réaction, au fascisme et à la guerre.

Autre différence importante à observer : dans la période autour de la crise de 1929 l’organisation de classe et la disposition des forces de classes n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. La classe ouvrière, alors organisée, jouait dans les luttes un rôle prééminent [1], ce qui eût un grand rôle dans la constitution d’un Front Populaire.

Le processus de mobilisation du Front populaire, qui s’est étendu sur quatre ans, comportait un aspect électoral et gouvernemental, mais il allait bien au-delà. Il y avait les conditions de réalisation d’un processus d’unification du peuple sur la base des orientations de la classe ouvrière. En effet, c’était principalement les travailleurs du secteur privé, et au premier chef les ouvriers, qui étaient le mieux organisés, et à même d’entraîner une partie de la paysannerie et des petits producteurs indépendants. La masse des fonctionnaires, menacés par les mesures gouvernementales, devait finir par s’agréger à cette mobilisation, mais ce n’est pas eux qui donnaient alors l’orientation et les mots d’ordre principaux. Le mouvement social de Juin 1936, à la différence de ceux d’aujourd’hui, était ainsi incarné par les travailleurs prolétaires, qui seuls peuvent prétendre à la direction historique de la lutte des classes, pour la transformation en profondeur du régime social. Aujourd’hui, ce sont plutôt les fonctionnaires qui donnent le ton dans les mobilisations [2]. Mais quelles que soient leurs qualités et la légitimité de leurs revendications, ils ne peuvent, en tant que groupe social, diriger le mouvement d’ensemble, au-delà de la défense de leurs intérêts immédiats.

Les conquêtes du Front Populaire, quoique vite remises en question, étaient tangibles : nationalisation des chemins de fer, des industries de guerre, du matériel aéronautique, secteurs aujourd’hui précisément plus qu’en voie de privatisation (et cela n’a pas commencé avec la droite). Il y eut aussi les mesures les plus emblématiques : congés payés, quarante heures. La «retraite des vieux travailleurs» toutefois fut ajournée compte tenu de la situation économique d’ensemble et des effets de la crise qui ne cessaient de se faire sentir. Compte tenu des conditions économiques défavorables, le gouvernement socialiste de Léon Blum, dut par la suite décréter une « pause sociale ». Dès 1938, malgré un essai de remobilisation des forces, les conquêtes du Front Populaire furent compromises, compte tenu du contexte d’une crise dont on ne parvenait pas vraiment à sortir. Les menaces de guerre devenaient par ailleurs centrales.

Données sur l’économie et les classes

Le krach boursier de 1929 succède à une série de « petites » crises, liée au problème récurrent de la surproduction capitaliste. Une période de spéculation financière, voie choisie pour tenter de surmonter ce problème structurant, précipite le krach de Wall Street. L’interdépendance du monde capitaliste se manifeste alors pleinement, la crise affectant tous les pays (sauf, faut-il le rappeler l’économie socialiste en URSS). Cette crise générale affecte la production industrielle et agricole, le crédit, le système monétaire : crise des règlements internationaux, fragmentation du monde en blocs monétaires, dévaluations. Il en résulte une aggravation de la lutte pour les marchés, de la course aux débouchés, conduisant à des manœuvres de dumping, d’abaissement des coûts de production, des faillites, le chômage. Comme lors de chaque crise, les travailleurs, ouvriers et agriculteurs, les producteurs indépendants, des différents pays, sont particulièrement touchés, ce qui n’exclut pas que des capitalistes, notamment de petits et moyens industriels, puissent « trinquer » eux aussi.

La France est, on le sait, plus tardivement touchée, l’importance du marché rural et colonial, une pratique modérée du crédit, ont retardé les effets de la crise. Mais celle-ci, comme dans les autres pays capitalistes finit par toucher gravement l’industrie, l’agriculture, les échanges marchands, ce qui contraste avec la situation d’essor relatif de l’après-guerre (marché intérieur prospère, développement de l’encaisse métallique, stabilisation du franc qui en faisait une valeur refuge et attirait les capitaux, bourse florissante favorisant dans une certaine mesure le gonflement de « bulles » spéculatives). La réponse gouvernementale à la crise vise alors essentiellement à défendre la monnaie et réduire les déficits financiers, dans le contexte de baisse de la production et de l’aggravation de la concurrence mondiale. Tandis qu’ouvriers, agriculteurs, petits industriels et commerçants sont touchés de plein fouet, les privilèges financiers de grandes banques et entreprises purent être relativement préservés, du moins à moyen terme et pour une partie d’entre elles (baisse des charges fiscales sur les profits, soutien de l’état aux grandes banques).

Au plan politique, sans aller jusqu’au fascisme, les suites de la crise de 1929 conduisent en France à une remise en cause des institutions démocratiques.

Économie : indications chiffrées

–Au niveau des échanges commerciaux mondiaux, on assiste à un effondrement de la demande et des prix, et à une diminution importante du commerce extérieur. Hors des échanges en numéraire, les importations de l’étranger et des colonies passent d’environ 60 millions de francs en 1929 à 42 millions en 1931, et 25 millions en 1936 (on constate une remontée en 1938, avec 46 millions). Pour les exportations, une semblable tendance est observée, forte baisse : en 1929, environ 52 millions ; en 1931 : 30 ; en 1936, au plus bas de la courbe, 15 millions (avec une remontée en 1938 : 31 millions).

–La production industrielle accuse un affaissement sensible, succédant à l’essor enregistré entre les années 1920 et 1930 (passant de 62 à 140 en valeur indicielle). Par rapport à 1928 (base 100), l’indice est en 1931 de 94 ; de 79 en 1935 ; de 85 en 1936 ; de 83 en 1938 [3]. Les reculs de production enregistrés diffèrent selon les branches (recul de 51% dans le bâtiment, de 22% dans le textile). La dépression touche la production de houille, d’acier, la fabrication des moyens de production. Il en résulte un taux de chômage important (selon des estimations récentes au moins 10% de la population active), auquel s’ajoute le chômage partiel qui touche près de la moitié des salariés. (Comme l’indiquera Léon Blum, au moment de l’application de la loi sur les 40 heures en 1936, une grande partie des ouvriers travaillaient déjà moins de 40 heures par semaine).

– Pour la production agricole, la tendance essentielle est comme aujourd’hui à la baisse des prix pour les producteurs. Par rapport à 1930 (base 100), le prix du blé est à l’indice 51 en 1935, le vin à l’indice 75. Cette baisse des prix des produits agricoles va de pair avec un renchérissement des instruments de production. Le franc étant surévalué, les agriculteurs français se trouvent en outre pénalisés dans la concurrence pour l’exportation. La baisse des revenus est beaucoup plus importante que dans les autres secteurs. Par rapport à 1930 (base 100), l’indice est de 75 en 1932, de 41 en 1935. Les petits et moyens propriétaires exploitants sont les plus touchés, leurs revenus baissent d’environ 54%. Endettés, perdant leurs débouchés, de nombreux agriculteurs sont ruinés. De gros propriétaires fonciers acquièrent à vil prix les productions agricoles, et rachètent les terres, dépossédant les exploitants. La différenciation au sein de la paysannerie s’accentue. A noter qu’un tiers des actifs ruraux sont des ouvriers agricoles.

–Entre 1931 et 1936, le chômage augmente de façon importante, la population active globale connaît une baisse importante. La diminution touche de plein fouet la population non agricole (baisse d’un million). Tandis que les actifs ouvriers enregistrent une baisse de 1,4 million entre 1931 et 1936 (passant de 9,14 à 7,72 millions), les employés subissent une baisse d’effectifs moins importante (1931, 2,6 ; 1936, 2,47 millions). Quant à la population agricole active, elle passe de 7,7 à 7,2 millions.

Le chômage ordinaire, le chômage partiel, la crainte de la perte d’emploi, ne favorisent pas la revendication salariale. Les conditions de travail se détériorent, flexibilité des horaires, augmentation des cadences, de l’intensité du travail. On tend à imputer le chômage, moins à la crise capitaliste, qu’aux étrangers, qui représentent, il est vrai, à l’époque une proportion importante des actifs (on en compte près de trois millions en 1931, ils représentent 6,7% des actifs). Des mesures d’expulsion sont prises (500 000 en 1932). On observe aussi une tendance à exclure les femmes du monde du travail.

Les salaires horaires sont cependant en légère progression de 1930 à 1936, et plus encore de 1936 à 1938, mais il faut tenir compte que le nombre d’heures travaillées diminue, ce qui se traduit par une diminution moyenne des revenus salariaux d’environ 12,5%.

–La situation de la petite industrie et du commerce est désastreuse. La moyenne mensuelle des faillites et liquidations judiciaires est de 1 254 en 1934, (près du double de celle enregistrée en 1929). Un nombre important de petites entreprises et de commerces disparaissent entre 1930 et 1934 (1934 : 160 000 faillites). Face à la crise des débouchés, la concurrence, l’endettement, les petites entreprises se trouvent à la merci des banques et du capital financier. Nombre de petits patrons perdent leurs biens et leurs moyens de subsistance, des couches entières des « classes moyennes » disparaissent.

– Les fonctionnaires sont relativement peu touchés. Toutefois la politique de réduction des déficits budgétaires et de défense du franc ont conduit à une baisse de leur pouvoir d’achat dès 1932. Ils sont désignés à la vindicte comme étant « budgétivores ». La crise affecte moins, semble-t-il, les valeurs mobilières, les revenus fonciers et des propriétés bâties. Les cadres, les ingénieurs, enregistrent une sensible amélioration de leur pouvoir d’achat. Les revenus des anciens combattants sont touchés par les mesures gouvernementales.

La disposition des forces de classes avant et pendant le front populaire

Quoique grossières, et toujours discutables, ces données donnent un aperçu de la situation des différentes classes, ouvriers, agriculteurs, petits entrepreneurs et commerçants. Objectivement, il faut prendre en compte la dégradation des conditions de travail et de vie affectant la majorité des travailleurs, dégradation susceptible d’entraîner une radicalisation de leurs comportements. Au plan subjectif, il faut aussi avoir à l’esprit que cette dégradation intervient après une phase de prospérité relative, ce qui ne peut manquer d’infléchir les contenus de la radicalisation ou les imputations retenues. C’est par rapport à de telles données, dans l’ordre objectif et subjectif, que se trouve posée, du côté des organisations qui se réclament de la classe ouvrière, la question des alliances stratégiques et tactiques, et leur contenu possible. Il est clair en effet qu’aucune classe ne peut espérer réaliser dans l’isolement social une visée de réforme ou de révolution, et il n’est pas certain que mûrisse alors une visée révolutionnaire au sein des couches moyennes [4], et même au sein de l’ensemble prolétarien de l’époque en France, compte tenu des caractères spécifiques de la situation que l’on vient de mentionner. Les forces de classe organisées cherchent plutôt à limiter les dégâts.

Du point de vue des possibilités d’union des différentes catégories populaires, la situation est difficile, les petits producteurs indépendants notamment, mais aussi les fonctionnaires, oscillent entre deux orientations : se positionner du côté de la classe ouvrière ce qui revient à se situer en fonction de perspectives historiques d’ensemble, ou viser d’abord à sauver leur mise, leurs intérêts propres, dans l’immédiat quitte à requérir pour leur cause l’appui prolétarien. A noter que les organisations ouvrières sont elles-mêmes divisées entre une tendance “révolutionnariste” (du moins en paroles), ou anarcho-syndicaliste, et une tendance réformiste, majoritaire, favorable à une planification dans le cadre capitaliste, un projet qui se révèle inadapté dans les conditions de la crise.

Avant le rassemblement du Front populaire, des grèves importantes avaient eu lieu, dans les charbonnages, la métallurgie, le textile, dans de grandes fermes par les ouvriers agricoles. Il s’agissait, le plus souvent, d’essayer de préserver ce qui pouvait l’être, compte-tenu de la crise. La classe ouvrière et ses organisations (la CGT, la CGTU, le Parti communiste et pour une part des fractions du Parti socialiste) jouèrent un rôle important, mais pas nécessairement dirigeant à l’égard des mouvements des classes moyennes et de la petite bourgeoisie productrice et de la paysannerie. A gauche, c’était encore le Parti radical, qui, bien qu’en perte de vitesse, demeurait un pivot pour l’organisation politique de la petite bourgeoisie. Lors des importantes manifestations paysannes, notamment en 1933, où 15 000 agriculteurs manifestent à Paris, ce sont essentiellement les petits commerçants, les classes moyennes qui s’associent à leur agitation.

Avec le discrédit de la droite traditionnelle, les scandales, l’extrême droite radicalisée était en essor et recrutait dans les classes moyennes traditionnelles, auprès des ingénieurs et techniciens, des anciens combattants. Contre l’impuissance des gouvernements et des organisations politiques à résoudre les problèmes posés par la crise, et contre les menaces supposées du communisme contre la propriété, ces organisations se tournaient vers les régimes forts, voire le modèle fasciste. Les Croix de feu, la Solidarité française, l’Action française, les Jeunesses patriotes, dispensaient un discours tout à la fois anticapitaliste et anticommuniste. Ce discours se trouve parfois en résonance avec celui de fractions d’extrême gauche qui prétendaient aussi lutter contre la “finance internationale”, les forces occultes, les étrangers, et aussi l’Union soviétique (que la gauche, trotskyste notamment, dénonçait aussi).

Face à cette recomposition des forces de classe, l’accès du national-socialisme au pouvoir en Allemagne, donna cependant les conditions d’un mouvement d’unification populaire, qui parvint à rassembler, au-delà du prolétariat industriel, des salariés de diverses catégories et une partie du monde rural. Ce mouvement se concrétisa au plan organisationnel par la conclusion d’un pacte entre SFIO, Parti communiste et Parti radical. Rompant avec la tactique de relatif isolement du prolétariat, le Parti communiste se prononça alors pour une tactique adaptée à la situation, mettant en avant une nécessité première : barrer la route à la réaction et au fascisme qui menaçait l’ensemble des travailleurs et la nation. Il n’abandonnait pas pour autant les revendications économiques. Cette tactique supposait la réalisation d’alliances sociales et politiques, incluant le pacte avec la SFIO et le Parti radical. (C’est ce pacte avec le Parti radical que Trotski remettait en cause dans sa condamnation du Front populaire).

Aux élections de 1936, le pacte d’unité d’action permit un ralliement à la coalition de Front populaire d’une part importante de la paysannerie et des classes moyennes (le rôle des instituteurs syndiqués en direction de la paysannerie fut notable). L’alliance entre ouvriers, employés et producteurs indépendants devait toutefois tendre à se rompre après 1936. La déception dominait chez les petits patrons, les agriculteurs, les commerçants qui s’étaient ralliés à la politique du Front populaire, ils estimaient n’avoir rien obtenu de tangible, dans la mesure où seuls les salariés semblaient avoir bénéficié d’avantages sociaux (à la suite du mouvement de grève et d’occupation d’usines) [5]. De plus, les lois sociales en faveur des ouvriers touchaient les intérêts des petits entrepreneurs et des rentiers. Et, pour beaucoup de membres des classes moyennes, le Front populaire finit par signifier émeutes, déficit accru, vie chère, mettant en péril leur activité et l’ordre commun de la nation. Cet état d’esprit, fortement encouragé par les gouvernements qui succèdent à celui du Front Populaire, facilitera l’instauration, dans les années 1938-1939, d’un climat de guerre civile larvée contre la classe ouvrière (répression, licenciements, mesures de police, coups de main). Par des campagnes de presse, encouragées par des formations de droite, mais aussi une partie des radicaux et quelques fractions de gauche, le Parti communiste se trouva ainsi désigné comme l’ennemi à abattre, on l’accusait d’utiliser l’antifascisme pour pousser le pays à la guerre et réaliser ses ambitions révolutionnaire [6]. La campagne idéologique de stigmatisation préparait sa prochaine mise hors la loi.

***

On traitera dans le prochain numéro des problèmes internationaux, rivalités entre puissances capitalistes en tant que prodromes de la Seconde Guerre mondiale.

Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. On doit aussi considérer un point secondaire. Dans la situation d’alors, en France, avant 1936, la gauche n’avait pas accédé au pouvoir, contrairement à ce qu’il en est aujourd’hui. On pouvait donc espérer que sa venue au gouvernement serait capable de changer les choses. La situation est maintenant différente, les gouvernements, de droite ou de gauche, se sont succédé, avec plus d’une décennie de pouvoir socialiste, et les gouvernements socialistes n’ont pas été les derniers à contribuer à privatiser les services publics et à désorganiser les forces populaires.
  2. 2. Si l’on compare ce qui était posé comme essentiel dans les revendications, les slogans propres aux deux périodes sont révélateurs. Les mots d’ordre du Front Populaire, axés sur les nécessités de l’heure et les besoins de l’ensemble des travailleurs, étaient clairs : « la liberté, le travail et la paix », et comme la classe ouvrière jouait un rôle directeur, beaucoup avaient le socialisme pour horizon plus ou moins lointain de leurs luttes. Dans la période récente, au « tous ensemble », sans contenu de classe, de l’année 1995, qui ne désignait nullement ni ce pour quoi ni contre quoi il faut lutter, ont succédé les « anti-Sarkozy», qui ne désignent plus du tout la nature des maux essentiels qu’il s’agit de combattre, et qui n’ouvrent aucune perspective historique.
  3. 3. Si l’on considère l’évolution des prix mondiaux des matières premières (base 100 en 1928), l’indice est de 52,4 en 1931 passe à 38,6 en 1935 ; puis 41,1 en 1938. Quant à l’indice des prix de détail (base 100 en 1930), il baisse dans un premier temps (1936 : 79,8), pour remonter ensuite (en 1938 : 113,4).
  4. 4. Dans cet objectif, de nombreuses organisations politiques tendaient comme aujourd’hui à désigner des «coupables » (gouvernement, responsables politiques), censés être seuls responsables de la dégradation de la situation.
  5. 5. La politique du gouvernement de Front populaire a donné lieu à de multiples interprétations : certains (dont Pétain) lui imputent la cause de l’abaissement économique du pays, et de la défaite de 1940. D’autres (notamment parmi les trotskistes) y ont vu une « manœuvre stalinienne » ou une « révolution trahie ». La majorité des classes travailleuses ont cependant retenu de ce mouvement les acquis sociaux et l’unité populaire. Pour des analystes attentifs à la réalité, il s’agissait d’un mouvement défensif, où ne s’exprimait pas de vraie volonté révolutionnaire. Des commentateurs d’extrême gauche, sans véritablement s’appuyer sur des données concrètes, mettaient pourtant en avant dès avant la formation du Front populaire, la thématique de « l’agonie du monde capitaliste », capable de dissiper d’un coup les « illusions de la classe ouvrière ». Ils projetaient l’imminence de l’éclatement de «l’antagonisme entre dictature bourgeoisie et dictature prolétarienne », affirmant que se développait une « situation révolutionnaire » (sans en donner les critères de reconnaissance). Il a pu encore être affirmé en juin 1936 que «tous les possibles étaient ouverts» ou que, outre l’antienne d’une révolution manquée ou trahie, les «lois sociales » étaient venues empêcher le dénouement décisif.
  6. 6. Ce thème est encore présent parmi les contempteurs du communisme, y compris à gauche et à l’extrême gauche. Dans un ailleurs, dont il n’est pas toujours aisé de situer les contours, le Front populaire a pu être considéré comme un instrument bourgeois, et un produit de la politique de Staline (par les trotskistes notamment). Le Front populaire s’est aussi trouvé condamné par un Emmanuel Mounier, en tant qu’instrument du Parti communiste. On peut de nos jours repérer encore cette composante anti-communiste de la critique du Front populaire. Ainsi, Stéphane Courtois présente l’antifascisme, comme un “mythe” inventé et porté par les communistes à seule fin de servir les intérêts de l’Union soviétique, et comme une manipulation utilisant le danger nazi comme instrument de chantage, manœuvre stalinienne, qui avait pour but de neutraliser la critique de gauche à l’égard de l’URSS.

Une figure du mouvement ouvrier et socialiste : Louis Blanc (1811-1882)

1 novembre 2010

Louis Blanc est un organisateur aujourd’hui méconnu du mouvement ouvrier et socialiste français. Il fut un des premiers théoriciens à avoir posé quelles sont les conditions de la transformation effective de la société, dans sa base économique et ses institutions politiques.

Louis Blanc envisageait la constitution de grands ateliers socialisés de production (socialisation de moyens de production), pour mettre fin à l’anarchie du régime capitaliste, à sa logique privée concurrentielle qui conduit périodiquement à de grandes crises générales affectant toute la société. Ses idées maîtresses ont été notamment formulées dans L’organisation du travail, dont une édition parut à la veille de la révolution de 1848, mais dont les premières ébauches remontaient à 1839. Son plan de réorganisation de la société se fondait sur l’organisation de la production des secteurs clés par les ouvriers associés. Dans ce cadre, l’Etat assumait un rôle de réglementation raisonné de l’ensemble de la production, afin d’assurer pour une nation une économie cohérente.

La tradition socialiste, mais aussi communiste, tant théorique que pratique, a contracté une dette non reconnue avec Louis Blanc, qui fut un des organisateurs parmi les plus populaires de son temps. Son apport à l’émancipation des classes populaires, qu’il formula avant Marx lui-même, demeure essentiel et encore d’actualité.

Organiser le travail à l’échelle de la société

C’est au moment de la révolution de juillet 1830 que Louis Blanc, âgé de dix-neuf ans, monte à Paris chercher fortune. Après avoir exercé plusieurs métiers pour subvenir aux besoins de sa famille, il devient précepteur du fils d’un industriel d’Arras, qui dirige une fonderie employant six cents ouvriers. C’est là qu’il observe l’organisation du travail dans l’industrie capitaliste moderne, et fait ses premières armes comme journaliste d’opposition à la Monarchie de Louis-Philippe, qui représente le triomphe de la bourgeoisie.

Revenu à Paris en 1834, il développe un intense travail de journaliste, d’historien, de théoricien du socialisme, d’éducateur et d’organisateur du peuple. À cette époque, la grande industrie et le chemin de fer se développent ; le marché intérieur français se consolide. Les ouvriers affluent vers les villes et vivent dans des conditions innommables. En 1846, c’est la crise, crise agricole et de surproduction industrielle qui affecte de nombreux pays européens. Louis Blanc cherche un remède à l’injustice sociale et à l’anarchie capitaliste de la production et des échanges.

Dans l’Organisation du travail Louis Blanc développe le projet d’ateliers sociaux de production, qui n’ont strictement rien à voir avec les Ateliers nationaux mis en place le 26 février 1848, qui n’étaient que des ateliers de charité [1]. Dans ce texte, Louis Blanc ne propose pas de projets utopiques, il part des conditions existantes de la production moderne pour projeter un régime économique cohérent. Il escompte même prendre à son propre piège le principe de la concurrence, pour faire triompher le principe de ses ateliers sociaux et en finir avec la « concurrence illimitée », cause de crises de surproduction périodique, de misère pour les travailleurs, de guerres permanentes entre individus, groupes et puissances : « Cette tâche consisterait à se servir de l’arme même de la concurrence [que ferait la production socialisée], pour faire disparaître la concurrence [de type capitaliste, qui découle la production à des fins privées] ». On comprend bien pourquoi Louis Blanc fut honni par les opposants modérés à la Monarchie qui étaient des tenants du libre-échange et du laisser faire.

Louis Blanc et la Révolution de 1848

Louis Blanc a joué un rôle dans la Révolution de 1848 jusqu’aux journées de Juin, qui consacrèrent une défaite de la classe ouvrière et la reprise en main de la situation par les partisans du régime capitaliste et leurs alliés. Tout au début de la révolution, Louis Blanc demanda la création d’un Ministère du Travail et du Progrès qui aurait pour rôle d’organiser la production dans l’ensemble de la société. Sa demande ne fut pas satisfaite. A la place, en guise de succédané, fut créée la Commission du gouvernement pour les travailleurs (dite “du Luxembourg”), dont il était président. La commission n’a pas de grands pouvoirs, mais elle favorise la création d’associations générales de producteurs. Elle posait aussi la nécessité du « Droit au travail », droit qui à terme conduit à remettre en cause le fondement capitaliste de l’économie [2]. De façon plus immédiate, cette commission posait la nécessité de la réduction de la journée de travail à dix heures et supprima le marchandage et le livret qui permettait au patron de suivre les antécédents des ouvriers.

Contrairement à ce que ses détracteurs ont soutenu, et même si ses projets généraux ne purent être appliqués dans les conditions sociales et politiques de l’époque, Louis Blanc n’était pas un utopiste. Dès que ce fut possible, il commença à appliquer concrètement son projet d’ateliers sociaux : en avril 1848, une commande de plus de cent mille uniformes pour la garde nationale en fut l’occasion. Le succès auprès de ouvriers fut immédiat et l’entreprise fut efficace.

L’Assemblée constituante ayant ignoré le projet de loi créant un Ministère du Travail et du Progrès, Louis Blanc démissionna de la présidence de la Commission du Luxembourg, qui disparut quelques jours plus tard, en mai 1848, sous la pression de forces réactionnaires.

Après l’insurrection parisienne de Juin 1848 et la défaite des forces ouvrières, Louis Blanc dût s’exiler en Angleterre. Fidèle à ses principes, il refusa de revenir en France sous le second Empire. À son retour en 1870, il assista à la défaite française et à l’invasion allemande, s’insurgea contre la cession de l’Alsace et de la Lorraine.

Il n’approuvait pas les orientations politiques de la Commune de Paris, ceci en raison des tendances fédéralistes qui s’y manifestaient, et qui menaçaient de briser l’unité de la nation. Mais après la défaite des Communards, il ne cessa de lutter pour leur amnistie.

En tant que député de Paris, il milita pour la laïcité et la séparation des Églises et de l’État, mais ses idées sociales n’étaient plus à l’ordre du jour. Une part de l’histoire de notre nation en a cependant longtemps été imprégnée.

Il en fut de même pour ses idées concernant la forme politique de la nation. Dans Doctrine de l’État, La République une et indivisible et Plus de Girondins !, Louis Blanc a en effet défendu le principe d’une république unitaire, contre les éléments qui la dissolvent, à savoir tout spécialement le fédéralisme de Proudhon. Il a aussi établi une corrélation entre le laisser faire économique et le règne des autonomies propre au fédéralisme.

Il y a encore de multiples enseignements à tirer de son œuvre.

Lire L’organisation du travail, à paraître Cahiers pour l’Analyse concrète, n° 66-67.

Louis Blanc, Doctrine de l’État Plus de Girondins; La République une et indivisible, Uzès, Inclinaison, 2008, 15 euros.

Notes    (↵ Retourner au texte)
  1. 1. Louis Blanc n’a jamais voulu ce type d’ateliers, caricature de ce qu’il projetait, mais dans les livres d’histoire, on lui impute encore aujourd’hui de les avoir préconisés.
  2. 2. « Le droit au travail, qu’on le sache ou qu’on l’ignore, implique nécessairement l’organisation [sociale] du travail ; et l’organisation du travail implique la transformation économique de la société », François Vidal, 1848.